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Premier Amour de Samuel Beckett : mise en scène Jean-Marie Papapietro avec Roch Aubert

25 octobre 2012 0 h 19 min 0 commentaire
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Auteur:

Christiane Dubreuil

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Roch Aubert dans Premier Amour © Théâtre de Fortune

Roch Aubert dans Premier amour                                  © Théâtre de Fortune

Le Théâtre de Fortune présente du 24 octobre au 3 novembre au Théâtre Denise Pelletier et en codiffusion, le texte narratif Premier amour de Samuel Beckett. Premier amour ne fait ni partie des œuvres les plus connues de Samuel Beckett à l’image de en attendant Godot  ou Fin de partie ni de celles les plus publicisées par l’auteur lui-même. Écrite en 1945 elle ne fut publiée qu’en 1970 après semble-t-il la mort d’une des «rencontres» de Samuel Beckett, personne qui pourrait avoir inspiré bien que transcendée, le personnage de Lulu. Elle est tout de même typique de son œuvre, marquée par un profond pessimisme sur la vie, qui porte le poids de «l’obligation de vivre  la vie dès lors que vous êtes né »: « Vous êtes sur terre, c’est sans remède ! » prononce Hamm « héros » de Fin de partie; ou encore «il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer » qui marque la fin de l’innommable. Deux phrases qui, à bien des égards, symbolisent la vision de la vie que l’auteur, prix Nobel de littérature nous livre à travers toute son œuvre.

Par son histoire Premier amour s’inscrit dans cette vision. Un homme, le narrateur, se raconte, seul en scène, un amour passé (ou l’Amour , le seul vécu) survenu alors que tout juste chassé bien malgré lui de la maison paternelle après la mort de celui-ci, il s’était fixé comme cadre de vie, un banc public. Ce déclassement, ce nouveau monde qu’il s’impose autant qu’il se l’est construit, est perturbé par l’arrivée d’une femme, Lulu. Elle aussi décide d’occuper ce banc même si ce n’est pas, comme pour le narrateur, afin d’en faire son seul univers pour se protéger, telle une cabane. Peu à peu, à l’initiative extrêmement volontariste de Lulu, les deux vont se rapprocher. Mais ce rapprochement le narrateur est loin d’y adhérer avec enthousiasme. Il est fait pour lui d’attraction et de répulsion au point qu’il tente de chasser Lulu et surtout il se chasse lui-même. C’est durant ce départ qu’il découvre qu’il aime lulu et qu’il rejoint, bouleversé autant que perturbé par cette irruption de ce sentiment dans sa vie, le banc et Lulu. Ainsi tous deux s’apprivoisent et l’homme accepte que Lulu l’accueille chez elle qu’elle le prenne en charge. Accueillir est à prendre au sens basique du terme puisse qu’il ne s’agit pas là de construire un projet à deux, mais plutôt d’un vécu dans lequel il ne se livre ni ne se transforme. Ainsi, au fond de lui, il vit une situation qui s’impose à lui, son amour, qui rencontre le volontarisme de la femme sans que pour autant lui même s’y investisse. Cette «installation»  dans la vie de Lulu, n’est pas source de sérénité pour l’homme qui finalement ne fait que reproduire chez elle sa vie de reclus, chez son père puis sur son banc, seul dans une pièce qu’il a « démeublée ». Et ce, non pas parce que la femme se révèle être une prostituée. Même l’arrivée de l’enfant dont il semblerait être le père ne sait lui permettre d’accéder à cette vie à deux et il repart, fuit seul, loin de tout bruit du monde qui le concernerait peu ou prou. ….

Ainsi, pendant ces temps d’approche ou de « vie partagée » aucune poésie n’est là pour chanter un quelconque hymne à l’amour. La vie est là dans ses réalités crues et basiques souvent sordides, et dont l’homme ne sait ou ne veut se défaire dans lesquelles même il se réfugie pour se défaire de Lulu comme il dit, comme s’il avait vécu un amour malgré lui.

Mais Premier amour s’inscrit aussi dans l’univers de Beckett par son écriture. La force de la pièce, austère comme le sont les oeuvres de Beckett, et de ce fait notre capacité à supporter la vision extrêmement dure, pessimiste de la vie qu’elle traduit, résident dans le recours à un humour vigoureux, corrosif. Cet humour est notamment servi par le dépouillement extrême de la langue qui prend alors toute sa force. En cela aussi, Premier amour, pièce en français (comme la plupart de celles écrites à partir des années 40/50 par cet auteur Irlandais d’origine), appartient résolument à son écriture. L’écriture d’un auteur très marqué par le philosophe Shopenhauer qui écrit en 1819 dans Le monde comme volonté et comme représentation : « La vie de chacun de nous, à l’embrasser dans son ensemble d’un coup d’œil, à n’en considérer que les traits marquants est une véritable tragédie. Et quand il faut, pas à pas, l’épuiser en détail, elle prend la tournure d’une comédie.

Roch Aubert dans Premier Amour mis en scène par Jean-Marie Papapietro © Théâtre de Fortune

Roch Aubert dans Premier Amour mis en scène par Jean-Marie Papapietro
© Théâtre de Fortune

La mise en scène de Jean-Marie Papapietro et le jeu de Roch Aubert servent à merveille cette œuvre et son auteur. J’aurais pourtant une réserve sur une part de leur lecture. Réserve qui, si elle ne diffère pas sur le sens profond à donner à la pièce, limite la portée de la symbolique affirmée du décor fait d’une chaise d’écrivain à bascule. Si en effet, il existe bien une dualité dans l’œuvre, dualité parfaitement rendue dans le jeu de l’acteur, il ne s’agit peut-être pas aussi clairement, comme Jean-Marie Papapietro l’identifie, de celle entre l’écrivain qui écrit et fait irruption dans le récit et le personnage. Je pencherai plutôt pour une dualité entre un même individu devenu le narrateur/personnage qui vit la vie contée et le narrateur/narrateur qui la conte. Ainsi, les interventions du narrateur/narrateur, qui change le prénom de la femme de Lulu en Anne ou qui coupe une phrase parce qu’il la juge trop «sophistiquée» n’intervient que lorsque le narrateur/ personnage se laisse aller à trop d’humanité : La destruction vient donc de l’intérieur. Car donner un prénom à quelqu’un c’est le faire vivre par l’individualité que cela lui confère. En changer à l’improviste, de façon arbitraire c’est nier encore un peu plus la réalité de cet amour. Pareillement, faire de belles phrases, les dire c’est sublimer la vie que l’on a vécu en la faisant vivre par l’existence du récit. Il ne faut donc pas s’y laisser aller. Si intervention de l’écrivain dans le récit il y a, ce serait donc plutôt par le truchement du narrateur/narrateur qui crée « le dire » et auquel Beckett assigne la fonction qu’il assigne lui-même à l’écrivain qui écrit. Une fonction que rappelle si justement Jean-Marie Papapietro : « Beckett croit qu’on écrit pour mourir, pour disparaître, pour s’effacer. Tous ses romans obéissent à cet effort de dépouillement, à cette volonté de faire le vide »

 Rappelons que Roch Aubert et Jean-Marie Papapietro se connaissent bien puisque Premier Amour est la quatrième pièce mise en scène par le metteur en scène dans laquelle joue Roch Aubert. Leur cohérence dans Premier Amour est certainement à chercher dans cette longue collaboration.

Roch Aubert maîtrise parfaitement ce texte pourtant réputé difficile parmi les acteurs y compris pour sa seule mémorisation. Sa voix, sa diction, donnent complètement vie à cette réflexion intérieure du narrateur. Elles en épousent tous les temps, les rythmes, les modes. Cet acteur, diplômé de l’École Nationale de Théâtre du Canada, au répertoire riche et varié, a joué tant le drame que la comédie pour le cinéma, la télévision ou le théâtre. Il relève pleinement le défi de nous tenir en haleine tout au long d’un long texte  monologue. Il excelle dans l’art de mettre l’humour au service du tragique. Ainsi, le tragique s’impose ainsi à nous sans échappatoire grâce à la sobriété d’un jeu tout entier dévolu au texte et à sa portée.

Roch Aubert dans un décor de Martin Sirois © Théâtre de Fortune

Roch Aubert dans un décor de Martin Sirois               © Théâtre de Fortune

La mise de scène de Jean-Marie Papapietro vient à en écho de ce jeu. Elle aussi, faite de sobriété, se concentre sur l’essentiel et à la force du dépouillement de la vie contée du narrateur, répond celle du décor et des éclairages de Martin Sirois. Un éclairage, nous dit le metteur en scène «fait d’ampoules nues posées au sol et alimentées par un filage apparent et éparpillé au sol et peut suggérer un monde mental, les réseaux du cerveau : les neurones du personnage s’éclairent ou s’éteignent selon les zones simulées. Martin souhaitait aussi mettre le personne en état d’apesanteur faire basculer l’espace comme si le ciel et les étoiles se reflétaient sur le sol, créer un monde onirique»

Jean-Marie Papapietro, connaît bien l’œuvre de Samuel Beckett dont il a tenu à souligner en 2008 le centenaire par la création de trois de ses pièces Comédie,Berceuse et Catastrophe, jouées dans la plupart des maisons de la Culture de Montréal.

Mais il est plus généralement impliqué dans la diffusion auprès de tous des textes des grands auteurs. Jean-Marie Papapietro n’appartient pas monde du théâtre qui se conçoit pour appartenir et alimenter le petit cénacle des initiés. Durant toute sa carrière, il a été au service de la diffusion du théâtre: Il fut enseignant en France et en Italie puis professeur au Collège Édouard Montpetit, et à l’Université d’Ottawa où il dirige un séminaire de maîtrise sur le dramaturge Jean-Luc Lagarce. Avec la fondation en 2000 du Théâtre de la Fortune il affirme sa vision du théâtre et se donne les moyens de la mettre en œuvre: « Nous considérons que le théâtre doit pouvoir se nourrir de toutes formes d’expression, librement, car il est, avant tout, un authentique moyen de connaissance, un laboratoire où l’homme apprend à se découvrir et à se reconnaître. C’est aussi un lieu de respiration. Dans un monde de machines, de surconsommation et de relations médiatisées à l’infini qui mettent à mal l’imaginaire, le théâtre nous apparaît de plus en plus comme le garant par excellence d’un moment vivant de la parole. Nous voudrions qu’il soit encore et toujours capable d’éveiller en chaque spectateur le sentiment d’être confronté, ici et maintenant à une expérience unique et précieuse dont il est à la fois témoin et partie prenante.Dans cette optique, nous demandons à tous ceux qui collaborent à nos spectacles, et en premier lieu, aux comédiens de faire preuve d’humilité et d’invention pour faire partager au spectateur la saveur d’un texte dans toutes ses nuances et restituer en quelque sorte l’alchimie de l’œuvre.
Afin d’être en cohérence avec cette vocation qu’il donne au théâtre, Jean-Marie Papapietro, privilégie des productions mobiles, qui peuvent être jouées dans tout type de lieu y compris ceux qui ne sont pas a priori dédié à cette forme d’expression artistique.

Il apparaît dès lors évident que le choix de monter Premier amour et plus généralement une œuvre de Beckett comme celui d’en confier l’interprétation à Roch Aubert s’inscrivent pleinement dans cette démarche.
Une œuvre  magistralement  restituée par cette  création du Théâtre de Fortune .

Premier amour
Samuel Beckett © Les Éditions de Minuits
Mise en scène : Jean-Marie Papapietro
Interprétation : Roch Aubert
Costumes et maquillage : Diane Coudé
lumières et décor : Martin Sirois
bande-son : Benoît Rolland
régie : Jean-Philippe Desmarais
Une production du Théâtre de Fortune en codiffusion avec le Théâtre Denise-Pelletier
www.theatredefortune.com

www.denise-pelletier.qc.ca

La pièce a été créée au Théâtre Prospero à Montréal en novembre 2010
L’extrait de texte sur Jean-Marie Papapieto provient du site Internet du Théâtre de la Fortune. Les extraits des commentaires de Jean-Marie Papapieto sont tirés de Théâtre Denise Pelletier, Les cahiers No 84-Automne 2012.

Crédit photos : Théâtre de Fortune

Théâtre Denise Pelletier
Salle Fred Barry
4353, rue Ste-Catherine Est,
Montréal (Québec) H1V 1Y2
Du 24 octobre au 3 novembre 2012
Durée : 1h25 (sans entracte)
Billetterie : 514 253-8974 ou Réseau Admission : 514 790-1245 http://www.admission.com
Prix régulier : 29,95 $

 

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