Cinq visages pour Camille Brunelle, ou quand les réseaux sociaux deviennent notre terrain de jeu pour se donner en spectacle, le spectacle de notre vie!

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Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin , Ève Pressault dans Cinq visages pour Camille Brunelle
Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin , Ève Pressault dans Cinq visages pour Camille Brunelle

Chaque année, le carrefour international de théâtre présente des pièces actuelles, novatrices, qui touchent, portent à la réflexion et qui sont souvent un portrait d’une réalité, de notre société. La pièce, Cinq visages pour Camille Brunelle de Guillaume Corbeil est assurément un très bon exemple d’originalité, de sujet actuel,  de miroir de société et qui fait réfléchir. Présentée du 3 au 5 juin au théâtre Périscope dans le cadre de c15e édition du festival Carrefour international de théâtre de Québec, cette pièce vaut amplement le déplacement.

 

Un univers froid, désincarné; cinq personnages anonymes, isolés. Trois femmes, deux hommes, jeunes, beaux, branchés, s’exposent sur Facebook, définis par leur profil décliné en ouverture. Puis, à coup de listes d’amis et de références culturelles lancées en énumérations étourdissantes, à travers photos et récits de soirées survoltées, ils racontent leur vie. Mais est-ce bien la leur? 

Sur la scène, il y a 5 chaises et un tapis de vêtements éparpillés partout, quand les 5 jeunes adultes viennent se présenter à nous devant la scène en nous remerciant d’être venus les écouter. Puis, sur un ton détaché, presque robotique, chacun d’eux se présente sous le format d’une fiche d’un site de rencontre : sexe, âge (entre 25 et 35 ans), taille, goût vestimentaire et intérêts dans la vie. Puis, une multitude références culturelle s’ensuit, lorsque chacun d’eux énumère à tour de rôle, avec un débit et un rythme quasi musical et complètement étourdissant, la liste de leurs goûts musicaux, les films qu’ils ont vus, les livres qu’ils ont lus, les pièces de théâtre qu’ils ont vues. Ajoutez à cela, à tout moment, des mêmes mouvements, des hochements de tête, des pas de deux, et même parfois des murmures des uns et des autres, telle une chorégraphie, pour aller avec ce rythme musical créé par les mots… Telle une surenchère, à qui sera le plus intelligent, le mieux renseigné, le plus érudit, meilleur que les autres dans le fond. Un peu comme quand on était jeune et qu’on jouait à mon père est plus fort que le tien.

La scène avec la projection des photos en arrière-plan
La scène avec la projection des photos en arrière-plan

Puis, lorsque l’on se rend compte que l’ennui nous guette, que la pièce stagne et se perd dans toutes ces références, un des acteurs se lance et invite les autres à sortir, à se rencontrer. De là, la pièce prend une autre tangente, celle de raconter par brides de clichés, de photos prises à tout moment (et projetées sur le fond arrière de la scène), cette fameuse soirée, dont les détails changent et même les histoires sont complètement reconstruites, au gré des souvenirs de chacun ou des fabulations du moment. Puis, petit à petit, à mesure que les vêtements sur la scène se font tasser, jeter, éparpillés hors de la scène, ces jeunes aussi, épurent leurs propos, décrivent leurs réels problèmes qu’ils tentaient de cacher, se mettent à nu, comme cette scène, qui peu à peu leur met leur reflet devant le visage, puisque le sol devient comme un miroir pour eux. Et alors, le public ne rit plus, les angoisses nous assaillent, au même rythme que les photos qui se déforment en arrière-plan, à la musique et les bruits sonores qui nous agressent aussi. La réalité nous prend à la gorge. Fini le beau, le fin, l’intelligent, le meilleur, etc.,  le spectacle prend des allures morbides. WOW!  

On le sait bien, cette génération Y, celle qui abuse amplement des réseaux sociaux (Facebook, Twitter, Instagram) vient y combler son besoin, son obsession narcissique du «Moi», en y allant à grand coup de J’aime, de Je, me, moi sur toutes les plateformes disponibles. Mais pas seulement la génération Y au final, vont se retrouver sur ces réseaux sociaux. En fait, tous ceux qui ont ce besoin de briser l’isolement, ou qui ont envie de réinventer leur vie trop banale, ou sentent le besoin de transformer leur vie en pièce de théâtre, de se mettre en scène devant un public, se donner en spectacle, de se prouver qu’ils existent et sont vus par plusieurs. En cette ère où les valeurs idéologiques et le regard de Dieu n’existent plus pour la grande majorité des gens, les réseaux sociaux viennent probablement combler ce besoin d’être vu. Ce sont donc, toutes ces réflexions que nous amène cette pièce. Un brillant regard sur notre société, sans pourtant n’apporter aucun jugement, seulement un reflet tel un miroir, de nous vers nous.

Je dois dire que je suis grandement impressionné autant par le texte brillant et grandement évocateur d’une réalité de notre société par Guillaume  Corbeil, ce jeune auteur et finissant en écriture dramatique à l’École nationale de théâtre du Canada, de même que par Claude Poissant codirecteur artistique et l’un des fondateurs du Théâtre PÀP qui signe cette mise en scène précise, extrêmement efficace et d’une rigueur ingénieuse, qui met l’accent sur l’expression corporelle autant que l’élocution des personnages, pour en faire un personnage en soi. Une magnifique chorégraphie d’un peu plus d’une heure, tout en symétrie, qu’on prend plaisir à regarder, écouter et se laisser bercer par son beat.

Naturellement, je suis également fort impressionnée par le jeu précis, calculé, d’apparence froide, mais qui recèle une panoplie d’émotions intérieures, de la part des cinq comédiens (Francis Ducharme, Laurence Dauphinais, Ève Pressault, Mickaël Gouin et Julie Carrier-Prévost)

 La pièce Cinq visages pour Camille Brunelle est présentée à nouveau pour un dernier soir, ce jeudi  à 21h, au Périscope, dans le cadre du Carrefour international de théâtre qui a lieu du 22 mai au 12 juin 2014

Crédits

Texte Guillaume Corbeil

Mise en scène Claude Poissant

Assistance à la mise en scène et régie Andrée-Anne Garneau

Avec Julie Carrier-Prévost, Laurence Dauphinais, Francis Ducharme, Mickaël Gouin , Ève Pressault

Scénographie Max-Otto Fauteux

Lumiere Martin Labrecque

Éclairagiste de tournée Marie-Aube St-Amant Duplessis

Conception vidéo Gabriel Coutu-Dumont, Janicke Morisette et Jean-François Brière -Geodezik

Musique Nicolas Basque

Mouvement Caroline Laurin-Beaucage

Costumes DVtoi

Maquillages Suzanne Trépanier

Assistance aux costumes Sylvain Genois

Direction technique Victor Lamontagne

Direction de production par interim Catherine Desjardins-Jolin

Stagiaire à la mise en scène Jean-Simon Traversy

Production Théâtre PÀP

 http://www.theatrepap.com/pieces/cinq-visages-pour-camille-brunelle/

http://www.carrefourtheatre.qc.ca/

crédit photos : courtoisie, Jérémie Battaglia