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Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne, une pièce percutante pour un message indispensable à notre réveil

7 avril 2017 16 h 07 min 0 commentaire
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Auteur:

Christiane Dubreuil

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Marie-Thérèse Fortin, Jacques L'Heureux, Christophe Payeur et Mounia Zahzam  © photo: Marlène Gélineau-Payette

Marie-Thérèse Fortin, Jacques L’Heureux, Christophe Payeur et Mounia Zahzam © photo: Marlène Gélineau-Payette

Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne s’ouvre sur une soirée d’une famille type dans les années 50. Nous sommes au sortir de la Seconde Guerre Mondiale et à l’orée des Trente Glorieuses qui allaient voir une croissance économique continue dans les pays occidentaux. L’avenir s’annonçait radieux pour la classe moyenne, cette invention des chantres du capitalisme par le biais de la valorisation du libéralisme qu’il soit économique ou qu’il valorise l’individualisme. Une classe socio-économique qui se définit surtout par ce qu’elle n’est pas, ni classe ouvrière ni classe dirigeante et par la zone tampon qu’elle occupe entre les deux précédentes. Mieux encore, cette classe moyenne est alors le cœur du projet de société, l’idéal que chaque famille se devait d’atteindre et que la réussite économique tant collective, qu’individuelle permettait d’envisager. Symbole de cette réussite : La sortie du monde ouvrier ou paysan par un emploi mieux payé dans les « services », le fameux secteur tertiaire ou cols blancs. Une élévation de ” l’ascenseur social” qui permettait l’achat d’une maison de préférence unifamiliale, d’une la voiture devenue le dieu voiture, d’appareils électros ménagers, qui allaient, en attendant de libérer la femme, en faire la “reine du foyer”, et de la télévision qui dorénavant trônait au milieu du salon régissant pour les années à venir les relations familiales et la vision du monde par le biais du « petit écran ». Le moteur de cette croissance : la consommation. Ce culte de la classe moyenne avait aussi pour objectif de masquer que pour arriver à ce mieux vivre les classes populaires avaient dû lutter, souvent pied à pied, contre la classe dirigeante et l’État et que l’autre alternative était le communisme ou la Lutte des classes. Ironie de l’Histoire ou ruse suprême, le modèle libéral et capitaliste empruntait au marxisme le terme même de classe dont pourtant il niait l’existence, pour mieux le détourner à son profit et faire croire à un groupe homogène aux intérêts communs.

À peine un demi siècle plus tard, le rêve n’est pas loin de virer au cauchemar pour ces jeunes devenus vieillards et leurs enfants baby boomers devenus papy boomers. Non seulement, alors que leur niveau de vie baisse drastiquement, ils n’ont pas conquis le monde, ils l’ont même sacrifié, ni même acquis la prospérité, mais ils ont aliéné à titre individuel aussi bien que collectif leur liberté de choix, d’action économique comme politique, leur indépendance financière. Ils les ont aliénés entre les mains des grands groupes industriels et surtout des possesseurs de la dette patiemment collectée par les vendeurs du crédit qui les appâtaient par le mirage de « l’american way of life » se défaussant sur les générations suivantes, les premières à connaitre un niveau de vie inférieur à celui de leur parents, le soin de tenter de réparer les dégâts.  Et sonnée, cette classe moyenne déclassée se réfugie dès lors trop souvent, comme le rappelle en conclusion Extramoyen, dans les bras de populistes des extrêmes « protectionnistes » qui dénoncent l’ultralibéralisme et « l’establishment » en oubliant trop souvent de dire qu’ils en font souvent eux-mêmes partie ou un libéralisme de gauche sociétal et cosmopolite  vain à peser réellement sur les grands décideurs. Alors comment en est-on arrivé là?

Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne, mise en scène magistralement par Daniel Brière, nous le décortique de façon percutante et sans complaisance même si c’est souvent en utilisant l’humour comme dernière refuge avant le désespoir. Mais comment donner corps dans une pièce de théâtre à un phénomène de lente désagrégation sociale d’une classe socio-économique érigée au rang de culte et de mythe? C’est par l’innovation et en bousculant les modèles traditionnels du théâtre que le Nouveau Théâtre Expérimental le rend possible et nous ouvre la porte et les yeux. Ils nous pousse ainsi, sans échappatoire, à comprendre, autant qu’à porter un regard lucide sur cette situation dont nous sommes tous à la fois les acteurs et les victimes, (consentantes?). La grande pertinence des auteurs de la pièce est d’avoir su que la seule force d’une histoire familiale individuelle ne suffirait pas à porter le message. Pour être imparable, puissant celui-ci devait nous être livré démonté et démontré. Dans notre époque d’experts et de spécialistes le recours à leurs analyses était incontournable. Mais nous sommes au théâtre et le discours didactique enfermé dans et par le temple du savoir universitaire n’y a pas, à l’état brut, sa place. C’est donc de face que les créateurs d’Extramoyen ont affronté la situation en choisissant d’intégrer dans le récit narratif de la pièce elle-même leurs interventions et de concevoir la pièce tel un reportage. Et l’originalité ne s’arrête pas là car c’est avec imagination et réelle créativité qu’ils ont su relever ce défi et par là-même réalisé l’exploit. Extramoyen est donc conçu comme une alternance et même imbrication très bien huilée et maîtrisée aussi sérieuse que ludique, de scènes de vie, vie familiale, vie «citoyenne » servant le discours général de la pièce, de vox pop en bruits de fond, d’incursions de  mini revues dans le style des comédies musicales de Broadway et d’interventions de spécialistes et démonstrations aux traitements variés : vidéo projetées, reconstitution sur scène avec des jouets et filmée par une petite caméra numérique de cycles mondialisés de fabrication, interviews filmés « reconstitués », conférenciers sur scèneavec projections type Power-point… Pour parvenir à ce résultat la théâtrographie du Nouveau Théâtre Expérimental a repris avec succès l’un de leur mode d’intervention qui a déjà fait dans d,autres projets ses preuves : Convier des collaborateurs extérieurs au monde théâtral car, comme le souligne Alexis Martin : « …Cette collaboration avec des personnes qui ne sont pas issues du milieu théâtral professionnel nous permet de rafraîchir notre regard, de possiblement exposer nos tics, nos habitudes et nos réflexes trop bien ancrés. Le regard de l’autre, si l’on veut, affecte, amplifie ou retourne le nôtre, le temps d’une création… ». C’est l’écrivain Pierre Lefebvre, rédacteur en chef de la revue Liberté qui a été sollicité au titre de collaborateur extérieur pour Extramoyen. Son expertise scientifique comme ses expériences professionnelles du documentaire ont formés la base de la structure de la pièce et de sa réflexion.

Jacques L'Heureux, Christophe Payeur et Mounia Zahzam  © photo: Marlène Gélineau-Payette

Jacques L’Heureux, Christophe Payeur et Mounia Zahzam © photo: Marlène Gélineau-Payette

Le résultant est une véritable réussite. Chaque traitement, séquence, est abouti dans son individualité et participe d’un ensemble absolument cohérent. Saluons aussi tout particulièrement la performance des acteurs toujours crédibles qui donnent corps à ces «  empiècements » et en quelques secondes se transforment toujours avec brio et efficacité. Ainsi, Mounia Zahzam est tour à tour, fille modèle des années 50, conférencière, danseuse de comédie musicale, parent d’élèves reçue en 2017 par le Premier ministre pour demander des aides pour l’Éducation. Tandis que Christophe Payeur passe du fils parfait et studieux à l’inspecteur de la dette, puis vidéaste amateur créant une video ou lui-aussi parent d’élève dans le cabinet du Premier ministre… Jacques L’Heureux porte les lourdes charges du père sûr de lui à l’aube des Trente glorieuses devenu mari et père dépassé par ses factures se raccrochant à son rêve perdu, comme du Premier ministre cynique, ou du meneur de revue de strass et paillettes. Marie-Thérèse Fortin assume les rôles de la mère reine du foyer, de la femme libérée mais angoissée par les échéances financières que les rêves leur ont coûté ou de la secrétaire de Premier ministre sans état d’âme et  complice complaisante de son cynisme. N’oublions pas de mentionner Alexis Martin en maître de cérémonie de la pièce comme d’un jeu télé copie conforme de The price is right , Céline Cossette et Marcelle Duguay incarnant la candidate grecque néo-Québécoise du dit jeu télé ou la patiente d’un CHSLD« bénévole » du cabinet du Premier ministre en charge de la formation des enfants devant suppléer aux manques du filet social détricoté par un pouvoir politique converti par les possesseurs de la dette à l’austérité pardon la rigueur, au dogme du déficit zéro et de l’utilisateur payeur.

Dans le livret de la pièce le co-auteur avec Alexis Martin, Pierre Lefebvre, écrit : « …On nous a fait croire qu’être soi-même c’est se révéler indépendant des autres tout comme du monde qui nous entoure. Or, l’individualité ne peut se penser hors de la notion de lien. Si l’identité individuelle et collective ne s’avère pas un passage vers l’autre, elle n’est plus une identité. C’est un mouroir. L’effritement de la classe moyenne le donne d’ailleurs à penser. Comment renverser la vapeur? Comment réapprendre à vivre d’une façon qui ne soit pas bêtement toujours individuelle? Je n’ai, bien sûr pas de solutions. Le théâtre n’est pas là pour trouver de solutions. Il préfère poser des questions qu’on ne peut pas poser à l’Assemblée nationale. Je me permets tout de même, dans le cadre du programme que vous tenez entre vos mains de pointer un horizon : peut-être pourrions nous nous forger une autre vision du monde que celle des medias, Google, Twitter et facebook nous imposent. Réapprendre à déchiffrer nos inquiétudes, nos angoisses nos euphories d’une manière commune. Accepter que le pouvoir d’achat, aussi gratifiant, sécurisant et jouissif soit-il, n’en est pas moins un pouvoir puéril. Et puis on aura beau remplir notre bac vert à ras bord et acheter bio ça ne changera pas ou si peut peu la structure économique et sociale du monde dans lequel nous vivons. Bref nous pourrions nous rappeler que la politique est une façon de créer le cadre de nos vies communes. On pourrait même essayer de le faire avec élégance… »
Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne en nous éclairant sur le processus qui nous a entraînés vers cette désagrégation avec notre consentement par renonciation de notre vigilance et de notre liberté apporte d’ores et déjà sa pierre et quelle pierre, à ce projet aussi motivant qu’indispensable!!

Extramoyen splendeur et misère de la classe moyenne
Une création du Nouveau Théâtre Expérimental
texte: Pierre Lefebvre et Alexis Martin
Mise en scène: Daniel Brière
Avec
Marie-Thérèse Fortin
Jacques L’Heureux
Alexis Martin
Christophe Payeur
Mounia Zahzam
Scénographie:David Gaucher
Éclairages: Anne-Marie Rodrigue Lecours
Costumes:Elen Ewing
Musique et conception sonore: Alexander MacSween
Vidéo: Pierre Laniel
Accessoires: Angela Rassenti
Régie: Colette Drouin
Direction de production : Audrey Lamontagne
Direction technique : Charles-Antoine Bertrand

Théâtre Espace libre
4 avril-29 avril
1945, rue Fullum
Montréal,
H2K 3N3
Métro Frontenac
33$ prix régulier

© photo: Marlène Gélineau-Payette

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