« Warda », une quête initiatique moderne au théâtre Prospero à Montréal

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Warda © Alessia Contu
Warda © Alessia Contu

Jasmin, un jeune cadre dynamique du milieu de la finance québécoise, débarque à Londres où il se perd et ne parvient pas à trouver son hôtel qu’il doit rejoindre rapidement pour un rendez-vous d’affaire. Dans les contes populaires traditionnels d’autrefois, c’est lorsque le héros pénètre dans une forêt obscure ou traverse un pont ou un gué, c’est-à-dire change de lieu et s’égare, que commencent pour lui des aventures et des rencontres extraordinaires avec des êtres qu’il ne perçoit pas tout de suite comme provenant de l’au-delà, de son imagination voire de ses rêves…

Warda © Alessia Contu
Warda © Alessia Contu

Warda, la pièce écrite par Sébastien Harrisson, ressemble un peu à un conte populaire mais contemporain. Entre Montréal et Bagdad, en passant par Anvers et Paris, le jeune héros en déplacement pour ses affaires est soumis à de multiples rencontres improbables qui le placeront à la quête d’un tapis persan et du récit d’une fillette prénommée Warda, « rose » en arabe, qui en a inspiré les motifs floraux complexes et mystérieux provenant de l’une des sept merveilles du monde antique. Pour Jasmin, c’est une quête initiatique.

Dans la pièce Warda, très bien interprétée et mise en scène au Prospero, le récit est totalement fragmenté, les personnages n’ont pas de lien entre eux ou si peu, les dialogues défilent rapidement et en de multiples langues – flamand, anglais, français – auxquelles il faut ajouter la langue philosophique complexe de la French Theory. C’est qu’en arrière fond de l’œuvre, il y a le concept d’hétérotopie inventé par Michel Foucault dont les sentences ponctuent les dialogues des personnages et les rendent plus abstraits encore.

Qu’est-ce qu’une hétérotopie ? Si « utopie » (un mot inventé par Thomas More) signifie « en aucun lieu » et désigne, depuis, des mondes ou des sociétés impossibles et imaginaires, « hétérotopie » (inventé par Michel Foucault) désigne des lieux autres, ceux précisément où se situent les utopies, à savoir des espaces bien réels mais qui accueillent l’imaginaire. Parmi ces lieux autres, Foucault cite la cabane qu’aiment construire les enfants ou le théâtre, à quoi on peut probablement ajouter les tapis persans dont on sait qu’ils s’envolent en emportant certains personnages dans les airs comme dans les contes des Mille et une Nuits…

On comprendra que dans ces conditions, Warda, en dépit de son texte dense et intelligent, puisse un peu décontenancer le spectateur. Heureusement, un humour décalé et très fin est présent du début à la fin, qui, s’il n’éclaire pas immédiatement le récit, permet de passer un très bon moment. C’est en y réfléchissant après être sorti de la salle qu’on se dit qu’on aimerait bien lire le texte de la pièce pour prendre le temps d’en apprécier les sentences autour de la rencontre avec l’autre, de la quête du désir et des moyens d’exister et de vivre. En cela, il n’est pas sûr que la philosophie soit vraiment un recours. Pour le héros Jasmin en tout cas, c’est cet objet « tapis » et le conte dans lequel intervient la fillette Warda, peut-être sauvée par deux oiseaux magiques, qui lui permet de concevoir sa vie autrement de retour de son voyage d’affaires.

 

Warda, du 16 janvier au 3 février 2018 au théâtre Prospero à Montréal

Texte : Sébastien Harrisson

LES DEUX MONDES et LE RIDEAU DE BRUXELLES

Mise en scène Michael Delaunoy

Avec Violette Chauveau, Hubert Lemire, Salim Talbi, Victoria Diamond, Mieke Verdin

Assistance à la mise en scène Lénaïc Brulé

Scénographie et costumes Gabriel Tsampalieros

Création sonore Éric Ronsse

Lumière Laurent Kaye

Durée 1 h 30 sans entracte

Informations : http://theatreprospero.com/spectacle/warda/