Le Fou d’Omar d’Abla Farhoud, humanité et sensibilité sont au cœur de ce roman à quatre voix!

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Le fou d’Omar

Abla Farhoud signe, avec Le Fou d’Omar, une œuvre de fiction tout en émotions et en humanité avec comme thème central la maladie mentale, porté par quatre voix d’hommes en détresse.

Résumé : Une famille libanaise et musulmane a fui la guerre pour s’établir à Montréal. Quatre voix d’hommes se relaient pour raconter son histoire et, surtout, celle de Radwan, fils d’Omar. « Qui suis-je, papa, qui suis-je ? », demande le cadet des Lkhouloud, qui a connu deux exils : celui qui l’a vu quitter se terre natale et celui, intérieur, qui lui a fait perdre la raison. Avec la finesse et l’humanité qu’on lui connaît, Abla Farhoud plonge dans les anfractuosités de l’âme de personnages en quête d’eux-mêmes. Par eux et avec eux, elle dit le pays de naissance et d’accueil, le passé et le présent mouvants, l’amour qui étouffe et qui fait vivre.

Après avoir lu et adoré Au grand Soleil cachez vos filles et Le bonheur a la queue glissante, j’avais hâte de lire ce roman qui donnait la parole à quatre hommes, dont trois de la même famille, soit le père et deux de ses fils. La quatrième voix étant celle du voisin de cette famille, cela nous donne une autre vision de ce qu’ils vivent, vu de l’extérieur et comment ils sont perçus par les autres.

Dans les premières pages, c’est justement ce voisin Lucien Laflamme, qui nous présente ce qu’il voit et connaît de cette famille qu’il regarde vivre de l’extérieur, ne voyant que les allers et venues de ces musulmans qui habitent là depuis près de vingt ans.

Puis rapidement, l’auteure passe la parole à Radwan, le fils d’Omar, avec sa voix effrayée et en détresse alors que son père vient de mourir. Il est seul (sa mère étant déjà décédée et ses frères et sœurs ayant quitté le nid familial il y a très longtemps) et il est désemparé. Il vient de perdre son allié, celui qui le soutient. Il est découragé à l’idée de devoir faire le rituel funéraire des musulmans pour son père (vider la chambre, faire les ablutions, la prière…) gestes qu’il se sent incapable de faire seul. À travers ses mots saccadés, ses sautes d’humeur, ses hésitations, ses fabulations, ses délires psychotiques, Radwan nous raconte peu à peu son histoire, et celle de sa famille. Il raconte leur exil alors qu’ils étaient jeunes, leur adaptation dans un milieu étranger, la disparition de sa sœur dans un destin tragique, le décès de sa mère, mais surtout, ses vingt années à combattre la folie, la démence, sa prison intérieure qui l’empêche de devenir un homme, de vivre comme les autres.

«Avec père et mère, on parlait en arabe. Donc c’est pas mon père mais mon frère qui m’a dit : Es-tu fou ? Parce que en arabe on plaisante pas avec ce mot-là. En français, c’est joli le mot fou. Espèce de fou. Grand fou. Petit fou. Oh! Que tu es fou. Fais pas le fou. Il est fou braque. Des mots qui sonnent doux en français. N’empêche qu’on les enferme, qu’on les bourre de médicaments, camisole de force et électrochocs. Coupures de budget : on les jette à la rue en espérant qu’ils aillent se jeter dans le fleuve. On change de trottoir quand on les voit. On a peur d’eux….Aidez-moi. Je veux m’en aller chez nous.»

Seule sa relation avec son père lui a permis de ne pas être enfermé à jamais, et de mener à l’occasion un semblant de vie, avec son père et ses cinq chiens. C’est tellement émouvant, déroutant, épuisant même parfois de l’écouter se raconter. Il mélange les langues, les discours, la réalité et la fiction, mais on comprend tout et on est touché profondément par sa détresse et son sentiment d’impuissance.

«Ma vie a toujours été inséparable de la vie de mon père. Dans le bonheur et dans le malheur, dans les hauts comme dans les bas. Un vrai melting-pot. Dans le vrai sens, mêlé, mêlé. My father and I we were living in a blender. Un broyeur de vie. Il a broyé ma vie, j’ai broyé la sienne.»

Et par la voix de ce père, on apprend comment ce dernier a souffert de la folie de son fils et comment il se sent coupable de l’avoir tant aimé, au détriment de ses autres enfants.

«J’ai connu la guerre et folie, et, à un souffle de la mort, je choisirais la guerre, si je pouvais choisir, sans aucune hésitation. Même si la guerre est une horreur absolue, j’ai réussi à m’enfuir. Comment aurais-je pu m’enfuir de la maladie de mon fils ?»  Quelle déclaration émouvante que d’entendre ainsi le père parler avec autant d’amour pour ce fils mal aimé! Et de le voir se culpabiliser de cet amour exclusif, dont il sait que cela a fait fuir ses autres enfants, c’est tellement touchant!

Finalement, la quatrième voix qui nous parle, c’est celle du frère ainé de la famille. Rawi, devenu Pierre Luc Duranceau, un écrivain reconnu, qui a fui, comme ses deux sœurs, le nid familial et a même tenté de se refaire une famille fictive pour son personnage d’écrivain.  Le désespoir qu’il ressent, de voir souffrir son frère, et de voir son père lui donner toute son attention et son amour, cela l’a convaincu de s’exiler et de changer de vie.  Dans un moment très touchant, il raconte sa douleur indescriptible, lorsqu’il a vu son frère, étendu comme une épave pendant des jours, sur son lit, à son retour de l’hôpital psychiatrique.

J’adore cette auteure, pour la finesse de ses mots, toujours bien choisis. L’humanité qu’elle met en chacun de ses personnages, comment elle réussit à donner à chacune de ses voix une couleur, un rythme, un ton différent. Mais surtout, comment elle fait ressortir toutes ces émotions, et nous fait voir les démons intérieurs que vit chacun de ces personnages, voilà toutes les raisons qui font que j’adore l’écriture d’Abla Farhoud.

Abla Farhoud

Née au Liban, Abla Farhoud immigre au Canada avec ses parents en 1951. Comédienne dès l’âge de 17 ans, elle joue principalement à la télévision de Radio-Canada. En 1965, elle retourne dans son pays d’origine et, en 1969, elle s’installe à Paris. Après des études en théâtre à l’Université de Vincennes, elle revient au Québec en 1973. Elle écrit sa première pièce, Quand j’étais grande, en 1982, lors d’un cours de maîtrise en théâtre à l’Université du Québec à Montréal. Auteure à temps plein depuis 1990, elle a écrit douze pièces de théâtre dont Les Filles du 5-10-15¢, Jeux de Patience et Les Rues de l’alligator. Elle est aussi l’auteure des romans Le Bonheur a la queue glissante (Les Éditions de l’Hexagone, 1998), Splendide Solitude (Les Éditions de l’Hexagone, 2001) et Le fou d’Omar (VLB éditeur, 2005). Les livres d’Abla Faroud ont été traduits en plusieurs langues et ses pièces ont été jouées autant au Canada qu’à l’étranger.

Prix et distinctions

Prix du Roman Francophone pour Le fou d’Omar, France 2006

Prix France-Québec pour Le bonheur a la queue glissante, 1999

Prix Arletty pour Les Filles du 5-10-15¢, France 1993

Prix Théâtre et Liberté de la SACD pour La possession du Prince, France 1993

Date de parution :  2018-01-15

Prix : 14,95 $

Nombre de pages : 216 pages

Éditeur : Typo

http://www.edtypo.com/

liens vers mes articles sur ses autres romans.

http://info-culture.biz/2017/04/30/au-grand-soleil-cachez-vos-filles-de-abla-farhoud/

http://info-culture.biz/2011/12/21/le-bonheur-a-la-queue-glissante-2/

http://info-culture.biz/2011/07/06/le-sourire-de-la-petite-juive/