Sébastien Hardy, un artiste francophone de l’Ontario

CHRONIQUE SUR LA FRANCOPHONIE DANS LES ARTS VISUELS AU CANADA Cette série d’articles sur la réalité quotidienne des créateurs en arts visuels francophones vivant dans un milieu à prédominance anglophone se poursuit. Cette chronique est une initiative personnelle d’HeleneCaroline Fournier, experte en art, théoricienne de l’art et journaliste indépendante, qui a à coeur la francophonie pancanadienne et le marché de l’art du pays.

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Sébastien Hardy (SeB.H.) - Celebration, 30 x 40 pouces

Qui sont ces artistes francophones et quelle est leur réalité au quotidien ?

Sébastien Hardy, d’origine française, a choisi le Canada comme terre d’accueil en 2013. Il s’est installé à Thunder Bay, en Ontario. Diplômé en éducation spécialisée, il a exercé le métier de travailleur social pendant une dizaine d’années. La peinture est devenue un exutoire qui le libérait de certaines émotions intenses directement liées à son travail. Il a commencé à peindre en 2005 en prenant le pseudo de SeB.H. Son expérience en tant que travailleur social en France a donc eu un impact considérable sur sa façon de concevoir son approche artistique. Le fait d’exercer cette profession dans des domaines très particuliers, tels que l’enfance en danger, la prévention et le handicap, l’a fait plonger au coeur de l’abstraction, là où il pouvait le mieux s’exprimer et trouver un équilibre émotionnel. Promouvoir sa langue maternelle à travers l’art est, pour Sébastien Hardy, une expérience inspirante. Son parcours d’immigrant francophone en Ontario, dans un milieu fortement anglophone, l’a également stimulé d’un point de vue artistique. Les incertitudes, la prise de risque, l’adaptation à une nouvelle culture, l’intégration à la réalité canadienne, lui ont permis d’accéder à une nouvelle énergie créatrice. Sa démarche artistique s’articule autour de la compréhension de son désir de contrôle face au hasard, à la spontanéité et à l’incertitude. Son travail exprime donc le contrôle et l’imprévu qui cohabitent en lui. Quelque part entre ces deux mondes, se trouve l’espoir lié à la création et aux changements, image de son propre vécu. Le but ultime, autant dans sa vie personnelle que professionnelle, serait de parvenir à l’harmonie et l’espoir, deux notions abstraites qui se perdent dans le monde où nous vivons.

L’artiste vient d’une famille alsacienne. Il est venu au Canada avec sa femme et sa fille. Tous les trois parlent français à la maison. C’est leur langue maternelle. «Je fais partie de ces 2,8 % de personnes qui ont le français comme langue maternelle dans cette ville». Sébastien Hardy n’a jamais ressenti ou vécu de discrimination dans l’évolution de sa carrière à cause de sa langue maternelle. Il a plutôt eu l’impression que les portes s’ouvraient plus facilement, pas tant pour sa langue maternelle mais bien pour son pays d’origine. «Le fait d’être Français de France a un côté exotique qui plaît par ici». L’artiste avoue n’avoir pas eu l’occasion d’exposer à l’extérieur de Thunder Bay, mais remarque toutefois qu’il y a des opportunités d’exposition qui ne manquent pas. «L’idée que l’art puisse être plus démocratique, et que le plus de monde puisse en profiter me plaît beaucoup. Je suis obligé d’utiliser l’anglais pour trouver des lieux de diffusion dans mon environnement proche», dit-il en entrevue. Il prend toujours un grand plaisir à faire sa communication et à expliquer sa biographie et sa démarche dans les deux langues. «Cela suscite de la curiosité». Pour palier au manque d’activités artistiques en français à Thunder Bay, Sébastien Hardy a créé, avec Céline Mundinger et en partenariat avec le Club Culturel Francophone de Thunder Bay, un évènement en arts visuels qui se passe en français: La francophonie dans tous ses États. Une initiative très bien accueillie par la population et qui a généré la participation de 240 élèves du primaire des écoles francophones et des écoles d’immersion en français. Grâce à Radio-Canada, les entretiens radiophoniques se passent en français, mais pour le reste de la communication, elle est faite dans les deux langues à l’exception, toutefois, de la presse écrite qui est exclusivement en anglais. Les cartons d’invitation, les affiches, les revues de presse sont donc dans les deux langues officielles. Si l’anglais est très présent dans son milieu, car aucune galerie ne fait la promotion des artistes dans les deux langues, l’artiste trouve néanmoins de l’information en français auprès du Conseil des Arts de l’Ontario. Il peut ainsi trouver un interlocuteur qui parle français pour répondre à ses questions. Bien que la représentante du CAO à Thunder Bay ne soit pas bilingue, sur quatre demandes de subvention auprès du Conseil, l’artiste en a obtenu 3 en 5 ans. «Deux pour des projets communautaires et une pour un projet personnel. La discrimination positive semble fonctionner pour les artistes francophones». Il existe de l’aide pour les artistes francophones en milieu majoritairement anglophone. «J’ai des interlocuteurs francophones qui sont disponibles et disposés à m’aider dans mes démarches notamment celles concernant les demandes de subvention».

Sébastien Hardy (SeB.H.) – Sweet Dream, 48 x 48 pouces

Et qu’en est-il du regard posé sur les artistes francophones du Québec ?

L’artiste pense que les artistes vivant au Québec, indépendamment de leur langue maternelle, «ont peut-être plus de chance de faire des rencontres qui peuvent servir à faire décoller une carrière parce que la culture y est plus développée que dans ma région (que j’affectionne particulièrement)». Il hésite néanmoins à faire trop de comparaisons du fait qu’il est au Canada depuis quelques années seulement, mais il affirme que, comparativement à la France, «j’ai l’impression qu’il est plus facile d’être artiste au Canada qu’en France. Les aides sont beaucoup plus conséquentes et plus faciles à obtenir. Il y a plus d’opportunités pour moi ici qu’il n’y en a en France en tant qu’artiste».

Comment pourrait-on améliorer la situation du français dans les arts visuels à l’échelle provinciale ?

Selon Sébastien Hardy «pour développer le français dans les arts visuels, il faudrait que le public se ré-approprie cette langue et qu’il se rende compte de la valeur culturelle que cela peut avoir». Il faudrait aussi «que les gens réinvestissent dans cette langue et qu’ils y trouvent un intérêt. Cela passe par la culture et les arts. C’est nous, artistes francophones, qui devons jouer un rôle primordial au chapitre de l’identité culturelle. Nous devons prendre notre place. Nous devons créer des moment de rencontre et de partage (plus démocratiques que les galeries d’art) et, notamment, avec les nouvelles générations afin de transmettre l’idée, dès le plus jeune âge, qu’il existe des modèles culturels francophones avec des accents différents, des origines différentes, des histoires et des préoccupations différentes. Parler français, c’est montrer l’importance de la diversité, ce n’est pas un handicap, c’est un rayonnement culturel, c’est enrichissant !».

En tant qu’artiste francophone, Sébastien Hardy, a souvent été employé dans les écoles pour faire des ateliers d’arts plastiques ou pour parler de son travail. Les principaux employeurs à ce niveau sont les écoles d’immersion qui ont montré un engouement pour les projets artistiques en français. Dans les écoles francophones, il n’y a pas toujours un enseignant qualifié pour les arts visuels. Ce sont des enseignants qui n’ont pas forcément la motivation et les compétences pour enseigner l’art. Le sport et la musique, par contre, ont leur professeur francophone qualifié.

«Je commence seulement à appréhender et à comprendre toute l’histoire des Franco-Ontariens de souche, ce par quoi ils sont passés. Grâce aux combats qu’ils ont menés, je ne me sens pas coupable ou discriminé parce que je suis francophone. Pour cela, je les en remercie sincèrement. Maintenant, nous devons continuer à lutter et notre première mission est, selon moi, de se faire entendre et voir du plus grand nombre». Replacer le français dans l’espace public est l’une des choses qu’il faudrait faire pour améliorer la francophonie dans les arts visuels. «Il ne faut pas que nous nous enfermions dans les salles communautaires réservées exclusivement aux francophones, mais il faut investir les espaces publics, aller à la rencontre des gens, les sensibiliser sur le patrimoine et l’histoire des francophones mais, aussi, sur l’avenir et le futur de la langue». Si Sébastien Hardy défend ardemment le français à Thunder Bay, c’est qu’il est persuadé que tout doit passer par la transmission de la pratique du français aux jeunes générations.

Resserrer les liens entre les artistes francophones, selon l’artiste, «doit permettre avant toute chose, de faire passer un message. Le fait de regrouper les artistes francophones du Canada doit servir à aider les jeunes générations» et, ainsi, à donner des modèles de réussite en français. Le propre de l’art est de faire passer des messages et de porter un témoignage. Le témoignage que nous livre cet artiste de Thunder Bay est très simple: «Montrer la fierté francophone !»

L’angle de vue selon les chiffres

Selon le Recensement de 2016 [1], les données exactes, concernant la langue maternelle en Ontario des 13 312 870 personnes recensées, démontrent que 8 902 320 d’entre elles ont l’anglais comme langue maternelle, comparativement à 490 720 qui ont le français. Les gens ayant grandi dans les deux langues officielles sont 54 045. Les allophones sont au nombre de 3 553 925. Les gens pour qui l’anglais et une langue non officielle sont leur langue maternelle sont de l’ordre de 288 285, tandis que les gens pour qui le français et une langue non officielle se chiffrent à 12 565. Ceux qui ont, pour langue maternelle, l’anglais, le français et une autre langue non officielle sont, quant à eux, 11 010 personnes.

La communauté francophone de l’Ontario est la plus importante au Canada à l’extérieur du Québec.

Selon la Fédération des communautés francophones et acadienne du Canada (FCFA) [2], il y aurait, au pays, 10 millions de personnes parlant français, et 2,7 millions d’entre elles habiteraient ailleurs qu’au Québec.

 

Pour retrouver l’artiste Sébastien Hardy (SeB.H.) sur Internet:

https://facebook.com/ArtSeB.h

Les images illustrant cet article sont diffusées avec la permission de l’artiste.

 

Sources:

[1] Le Recensement 2016 – voir le site

[2] Fédération des communautés francophones et acadiennes du Canada – voir le site