La dualité est
un ressort théâtral inépuisable, un
moteur de tension qui se décline à l’infini
sur tous les registres. Il est donc intéressant
d’observer l’usage qu’en fait un auteur
dramatique jumeau d’un autre auteur dramatique !
Equus, écrit par Peter
Shaffer (frère d’Anthony Shaffer),
oppose deux mondes : l’univers cartésien
et rassurant d’un psychiatre, et les pulsions primales
d’un adolescent en perte de repères. C’est
de la confrontation de ces deux personnages à la
charnière de leurs vies respectives que jaillira
le doute, l’aveu, les larmes et la vérité.
Mais une vérité sombrement humaine, c’est-à-dire
animale.

Né à Liverpool,
Peter Shaffer a su s’imposer comme l’un
des grands noms du théâtre bien au-delà
de l’Angleterre, puisque la plupart de ses œuvres
ont été jouées avec succès
aux États-Unis et ailleurs. Écrit en 1973,
Equus est de ces pièces qui ne vieillissent
pas, ancrées sur l’intemporelle errance des
cerveaux humains soumis à la passion. Salué
par de nombreux prix des deux côtés de l’Atlantique,
elle a fait l’objet d’une première
adaptation au TNM en 1975, puis d’une version cinématographique
dirigée par Sidney Lumet en 1977. Encore
dernièrement, l’œuvre tenait l’affiche
à Londres avec nul autre que Daniel Radcliffe
– monsieur Harry Potter – dans le rôle
du jeune criminel.
La pièce a fait
l’objet d’une nouvelle version, signée
par le metteur en scène Daniel Roussel
et Guy Nadon, ce dernier tenant
le rôle du docteur Dysart. Pour son retour
chez Duceppe après 21 ans d’absence, Nadon
n’est rien de moins que l’égal de lui-même,
c'est-à-dire l’un des plus grands comédiens
du théâtre d’ici. Avec une économie
de moyens très étudiée, il habite
son personnage dans son drame intime et jusque dans ses
excès burlesques. Au chapitre du talent, Equus
compte aussi une révélation : le jeune
Éric Bruneau, qui endosse avec
beaucoup de justesse le difficile personnage d’Alan
Strang.

Le large plateau du
Théâtre Jean-Duceppe est occupé par
un dispositif lisse et rectiligne, composé d’un
mur de miroirs sans tain qui tantôt reflètent
l’avant-scène, tantôt laissent transparaître
ce qui se trouve derrière. La froideur rigoureuse
du décor semble vouloir faire barrage à
l’animalité menaçante.
Un garçon d’écurie
crève les yeux des six chevaux dont il s’occupe,
geste aussi incompréhensible que violent. À
l’instar d’une enquête policière
dont le flic serait psychiatre, l’intrigue lève
lentement le voile sur les racines du crime. Nous entrons
du même coup dans un passionnant questionnement
sur la normalité, la morale, mais aussi sur la
spiritualité et la sexualité dans sa forme
mystifiée.
Loin d’être
anecdotique, cette enquête à saveur psychanalytique
nous révèle une humanité complexe
par le biais d’une écriture rigoureuse et
d’une mise en scène retenue. On rechignera
peut-être sur quelques symboles trop appuyés,
comme cette créature hippocéphale que chaque
spectateur aurait dû pouvoir imaginer à sa
guise. En revanche, Daniel Roussel a choisi de
tenir en retrait la dimension de «symbolisme
gay» qui avait marqué les esprits lors
de la création londonienne, pour mettre l’accent
sur le face à face ravageur entre le thérapeute
et son singulier patient.

Mais il ne s’agit
pas de choisir entre l’éducation et l’instinct,
ni entre la morale et la liberté, car, comme le
confie Guy Nadon, «je peux
être aussi désespérément lucide
que le docteur Dysart et aussi déraisonnablement
passionné que le garçon. Et reconnaître
en chacun d'eux une part de [mon] humanité».
Equus.
Texte : Peter Shaffer. Traduction
et adaptation : Daniel Roussel et Guy Nadon.
Mise en scène : Daniel Roussel.
Distribution : Éric Bruneau, Guy
Nadon, Micheline Bernard, Éric Cabana, Ève
Gadouas, Germain Houde, Michelle Labonté, Louise
Laprade, Raymond Legault
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Au Théâtre
Jean-Duceppe, jusqu’au 31 mai 2008
http://www.duceppe.com/apropos/nouvelles.asp?IDnews=206
Crédit
photos: François Brunelle
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