Rouge Gueule

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  Le 10 juin 2010

«…cette pièce dérange… peut parfois choquer… pour d’autres c’est un moment libérateur.»

 

C’est mercredi le 9 juin qu’avait lieu la première de la pièce Rouge Gueule au théâtre de la Bordée, dans le cadre du carrefour international de théâtre. Une pièce du Théâtre PÀP en provenance de Montréal, un texte signé Étienne Lepage.

En 17 courts tableaux d’une intensité peu commune, 10 personnages plus tordus les uns que les autres pètent les plombs à tour de rôle, révélant, dans une absence totale de censure qui les amène à dire tout ce qui leur passe par la tête, une enfilade de fantasmes sexuels, de pulsions destructrices, d’obsessions de reconnaissance et de perversions scatologiques.

Il est certain que cette pièce dérange. Elle contient des propos et traite de thèmes souvent tabous, comme la sodomie, la masturbation, les relations entre une femme d’âge mûr et un jeune homme, etc. Mais surtout, c’est le langage utilisé qui peut parfois choquer, provoquer une réaction vive chez les gens. Pour certains, cette pièce a été ressentie comme un moment libérateur. D’entendre quelqu’un se défouler aussi crûment, sans retenue aucune, avec des paroles qu’on n’ose jamais dire, cela leur a permis de se défouler par personne interposée. Pour d’autres, cela a créé un malaise, une situation d’inconfort, de voir toute cette hyper sexualisation par exemple, exprimée aussi vulgairement. Pour ma part, j’ai surtout cherché à créer des liens entre les personnages, les situations, alors qu’en fait il n’y en avait pas, même si un comédien jouait dans plus d’un tableau avec le même costume, cela n’était pas nécessairement la même personne. Alors, j’ai perdu mon temps à chercher une histoire, ou un lien entre les histoires. J’ai, par contre, apprécié la variation des tableaux. De passer d’un moment de colère intense, à une magnifique interprétation d’un duo de danse, par exemple, a permis d’atténuer la lourdeur qui s’était installée.

 


 

Étienne Lepage réussit très bien à nous passer son message, de nous montrer des personnes avec paroles extraordinaires dans la bouche, mais dans un contexte de situations ordinaires. Péter une coche comme on dit, pour des raisons complètement dérisoires, où du moins être témoin de ces élans de colère sans qu’on en sache vraiment la raison, le pourquoi.

Claude Poissant dose bien le tout avec sa mise en scène. Il nous fait passer par toutes sortes d’émotions en présentant des tableaux tantôt rigolos, tantôt extrêmement lourds, pour nous faire alterner entre les sensations.

Le décor joue également un personnage précieux. Comme l’auteur ne voulait pas raconter d’histoires, il ne voulait pas non plus situer l’action dans un endroit particulier. Alors le fait d’avoir un grand espace d’une pièce de maison avec portes et fenêtres, mais sans meuble, pour qu’on ne sache pas vraiment où l’on se trouve, cela demeure flou. Et aux murs on retrouve du papier peint paisible de dessins d’oiseaux, avec une espèce de faune autour, qui peut représenter l’extérieur, même si on se promène dans l’intérieur de ces personnages. Cela crée une force d’attraction entre l’intérieur et l’extérieur. On peut le voir aussi comme un paysage paradisiaque dont on rêve, puis on entre dans le cauchemar des personnages. Cela donne alors un beau contraste. L’antichambre de l’âme (comme Étienne aime l’appeler).

Naturellement cette pièce, on la reçoit comme un coup de poing et c’est aussi en partie grâce à la magnifique interprétation des 10 acteurs et actrices. Ils se donnent corps et âmes à leur rôle. Ils n’ont pas peur du ridicule et ils en mettent au maximum, au risque de se faire huer ou haïr par le public.

Bien qu’il y ait des moments plus durs à avaler par le public, il n’en demeure pas moins qu’il y a des moments plus drôles qui font du bien, il va sans dire.

 


 

Après la représentation, Marie Gignac, la directrice artistique du carrefour international de théâtre, a convié le public à un entretien avec les artisans du spectacle. L’auteur Étienne LepageClaude Poissant le metteur en scène et les 10 interprètes se sont installés sur la scène pour répondre aux questions du public.

D’où vient le titre? Claude Poissant raconte :«  Il y a eu une multitude de titres proposés, dont le premier était Puberté. On cherchait quelque chose qui soit juste et qui décrit bien la pièce. On avait environ 80 titres. Finalement, c’est quelqu’un de l’extérieur de la production qui a lu la pièce et qui est revenu sur la liste des titres et a dit : Je trouve ce qu’est le titre le plus proche de la pièce que j’ai lu »

Pourquoi creuser le côté trivial de la vie ? Étienne Lepage élabore :« L’origine du texte en fait est un autre texte raté, où j’avais mis des personnages qui s’exprimaient qui disaient un torrent de paroles dans un contexte extraordinaire de catastrophe. Cela n’avait aucun intérêt parce qu’on se disait que les personnages sont dans une situation qui justifie qu’ils pètent une coche. Moi aussi, si je perds ma mère dans un raz-de-marée, je peux dire des folies. Alors, j’ai décidé de mettre les personnages dans un contexte trivial, banal du quotidien. L’intérêt pour moi c’était cela. Le fait de ne pas savoir d’où viennent et où vont les personnages de faire un lien et de créer un contraste entre leur dialogue et le trivial de la situation. Pour écrire les textes, j’ai exploré ma propre perversion et ma délinquance. J’ai découvert en moi cette violence, cette vulgarité. Et je n’avais aucune raison pour dire ces choses, mais est-ce que j’en avais besoin d’une raison? C’est comme quelqu’un qui est pogné sur le pont dans le trafic. Il pense tout haut et il ne réalise même pas toutes les horreurs qu’il crache aux autos devant lui.  »

Pour le choix des divers tableaux, il était important pour Étienne de débuter par ce cette formidable scène d’engueulade jouée magnifiquement par Anne-Élisabeth Bossé, où elle déverse sa hargne à grands hurlements sur un personnage absent qu’on suppose être l’homme qui l’a abandonnée. L’écume aux lèvres, le postillon venimeux, elle crache de sordides menaces de vengeance ponctuées de « je t’aime » suppliants. Puis, comme Étienne ne voulait pas cogner sur le même clou deux fois de suite, il enchaine ensuite avec un texte plus léger. C’est pour cela aussi qu’il a des moments plus rigolos, plus physiques de danse. Il faut désamorcer, suite à un moment plus étouffant, il fait bon rigoler et se détendre.

 


 

Claude Poissant mentionne aussi : « À la base la pièce aurait pu être jouée par 5 acteurs ou même 15 si on voulait. On a choisi volontairement d’attribuer plus d’un rôle à un acteur qui demeure dans le même costume, mais ce ne sont pas les mêmes personnages et ils n’ont pas de liens entre eux. Le public peut tenter de faire des liens, il n’y en a pas vraiment en fait. »

Alexandrine Agostini, raconte son expérience en tant qu’actrice « la lecture du scénario m’a laissée en pleurs pendant deux semaines. Je n’avais aucun recul, j’étais au premier degré. J’ai dit à Claude, pourquoi tu veux monter cela? Je me disais, je vais être un an là-dedans, à sacrer et à rager. Mais, à la première rencontre de travail, j’ai découvert la joie, le plaisir de ce travail. Claude a donné tout de suite le ton, le rythme et l’endroit où il voulait aller avec cela. À partir de ce moment, j’ai été dans la joie et je comprenais ce qu’il voulait faire. Je ne joue pas une fille en colère, je SUIS la colère. »    

Anne-Élisabeth Bossé, mentionne que : « même si on travaille dans le plaisir, Rouge Gueule demeure un travail très technique. Pour moi, ce rôle a stimulé quelque chose en moi. Je me suis mise à sacrer tellement dans la vie. Je me suis retrouvé dans des situations qui m’ont mis extrêmement en colère. Ce ne sont pas des réactions qui me ressemblent. J’ai l’impression que ce que je joue dans cette pièce vient déclencher quelque chose en moi, ouvrir une soupane qui ne se referme pas après dans ma vraie vie.»

Pour Geneviève Rioux qui vient de Québec, « À la première lecture de cette pièce j’ai tout de suite pensé à la radio poubelle, celle qu’on a malheureusement à Québec (dont Étienne ne connaissait pas l’existence). Ce sont des gens qui trouvent qu’ils n’ont pas leur place dans la société. Ils veulent absolument participer aux débats et faire réagir les gens, mais ils n’ont pas nécessairement quelque chose à dire. Ils ont des vipères et des crapauds qui leur sortent par la bouche, mais l’important pour eux c’est de parler même s’ils n’ont rien à dire. »

Cette pièce a été présentée à des adolescents du CEGEP par exemple. Cela ne les choque pas du tout, ils sont en terrains connus. Ils ont bien rigolé. Il y a eu un jeune qui a dit au metteur en scène « Je ne pensais pas que le théâtre pouvait être cela aussi. » Alors, si cela peut amener les jeunes au théâtre…

 




En haut : Antoine Bédard,conception sonore. À gauche : Claude Poissant,metteur en scène. À droite : Le théâtre de la Bordée.

 

Pour plus de photos http://espace.canoe.ca/breton2010/album/view/837812

Texte Étienne Lepage
Mise en scène 
Claude Poissant
Interprétation 
Alexandrine Agostini, Michel Bérubé, Anne-Élisabeth Bossé, Geneviève Rioux, Maude Giguère, Jacques Girard, Hubert Lemire, Jonathan Morier, Daniel Parent, Mani Soleymanlou
Assistance à la mise en scène et direction de production 
Catherine La Frenière
Scénographie 
Guillaume Lord
Costumes 
Marc Senécal
Éclairages
 Erwann Bernard
Conception sonore
 Antoine Bédard
Maquillages 
Florence Cornet
Mouvement 
Caroline Laurin-Beaucage
Accessoires 
David Ouellet
Direction technique 
Sébastien Béland
Production 
Théâtre PÀP
Cette pièce est présentée à nouveau au Théâtre de la Bordée :
Jeudi le 10 juin à 21h00 et 
Vendredi le 11 juin à 21h00
Durée 1h20

http://www.carrefourtheatre.qc.ca/

http://www.theatrepap.com/

http://www.bordee.qc.ca/

 

 

Crédit photos : Lise Breton