Le Diable rouge au Théâtre Duceppe : Une pièce sur l’apprentissage de l’art de gouverner

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Monique Miller et Michel Dumont
Monique Miller et Michel Dumont

 

Serge Denoncourt et le Théâtre Duceppe, nous propose leur nouvelle collaboration autour de la création Le Diable rouge, de l’auteur contemporain Antoine Rault.

Nous sommes entre 1658 et 1661 à la veille de la mort de Mazarin. Louis XIV, sacré roi depuis le 7 juin 1754, se doit de se marier. Un mariage sur fond de raison d’État il va s’en dire. Oui mais voilà, à être le roi , Louis le 14ème n’en n’est pas moins un jeune adulte qui découvre l’amour et l’on comprend que la perspective d’épousailles commanditées avec une jeune promise qu’il ne rencontrera que quelques jours avant les noces, qui ne parle même pas la même langue, et qui ne passe pas pour être une beauté ne l’émeut guerre. Pour parachever la paix entre la France et l’Espagne, Mazarin, Colbert et sa mère Anne d’Autriche veulent en effet le convaincre d’épouser sa cousine, l’Infante d’Espagne…Marie-Thérèse d’Autriche, fille de Philippe IV, roi d’Espagne et d’Élisabeth de France. Mais celui qu’on appellera bientôt le Roi-Soleil est, lui, amoureux de Marie Mancini, la propre nièce de Mazarin et compte bien faire entendre son point de vue.

François-Xavier Dufour et Michel Dumont
François-Xavier Dufour et Michel Dumont

Le Diable rouge, s’inspirant de l’Histoire, la vraie, nous plonge donc au cœur de cette éducation politique et sentimentale de Louis XIV, véritable maïeutique et d’une réflexion plus large sur l’art de gouverner. Si les trois éducateurs-dirigeants de la France avaient cédé aux insistances de Louis, la face du royaume et de son roi en aurait probablement été changée à tout jamais. À l’issue de cette confrontation-initiation, que retrace Le Diable rouge, Louis XIV, formé à une raison d’État, qui deviendra sa ligne de conduite avec ses outrances et dérives comme ses réussites dans le cadre d’une monarchie absolutiste et de droit divin portée à son paroxysme, épousera bien sûr Marie-Thérèse. Mais il mènera aussi à son terme, pour la délaisser ensuite, sa passion avec Marie Mancini à l’image de sa vie sentimentale qu’il vivra aussi toujours en parallèle mais souvent en interaction avec sa vie d’homme d’État (il eut au moins 15 maîtresses et 11 enfants illégitimes reconnus sans compter les autres!!).

François-Xavier Dufour,Magalie Lépine-Blondeau
François-Xavier Dufour,Magalie Lépine-Blondeau

Longtemps Mazarin a été le négligé de l’Histoire notamment de l’histoire scolaire et donc de celle du grand public pour ne pas dire le mal aimé, coincé entre Richelieu, l’autre, le « vrai cardinal 1er ministre » puis Colbert et surtout Louis XIV qui, selon la légende, aurait dit l’État c’est moi.

Pourtant à y regarder de plus près, comme nous le laisse voir Le Diable rouge l’action de ce grand commis de l’État si elle a connu sa part de cynisme et de manipulation fut souvent au service d’une politique finalement favorable à une France malmenée, à la restauration de son rayonnement et de la paix et donc comme toujours en France à la grandeur de son autorité publique.

Appelé au pouvoir par son mentor Richelieu, l’homme, italien, dans la grande tradition des hommes politiques, hommes d’église venus de la péninsule depuis la Renaissance, apporte avec lui une réputation de fin (autrement dit rusé) négociateur.

Mais son rôle politique est intimement lié à Louis XIV et surtout à son éducation. L’Histoire va donner un rôle prépondérant à sa triple fonction de parrain du jeune Dauphin puis, à partir de 1646, de surintendant au gouvernement et à la conduite de la personne du roi et de celle de M. le duc d’Anjou (frère du roi) et parallèlement de principal ministre. Le royaume de France connaît en effet, à partir de 1643, à la mort de Louis XIII et alors que Louis XIV est âgé d’à peine 6 ans, la Régence de la reine mère Anne d’Autriche. L’époque est troublée. La France, qui sort difficilement de la Guerre de Trente ans qui l’a quasi ruinée, est en plus au bord de la guerre civile alimentée par la lutte pour le pouvoir que livrent les Grands du royaume attirés par la perspective de la vacance du pouvoir. Les Frondes celles du Parlement puis celle des Princes menacèrent sérieusement le roi. Les forces ennemies intérieures et extérieures vaincues, la paix qui s’en suivit, acquise par Mazarin, vit triompher le pouvoir royal et de l’État réaffirmés.

Au cœur de la tourmente, Mazarin a donc assuré l’éducation de son filleul apprenti roi. Une éducation dans laquelle politique, conduite des affaires de l’État et vie personnelle ne peuvent qu’être inextricablement mêlés pour le meilleur comme pour le pire.

On le comprend, centrée sur un tel moment, la pièce Le Diable rouge se devait d’être une pièce de dialogues, de mots et d’idées. Défi toujours difficile à relever, surtout à notre époque du tout image et des œuvres théâtrales ou cinématographiques dites d’action, tant il repose sur la capacité de l’auteur, le metteur en scène et les acteurs de nous tenir en haleine par la seule force de la magie du verbe et des joutes oratoires. Tout leur est subordonné, tout est à leur service.

Tous ont relevé ce défi, même si des imperfections bien sûr demeurent. En premier lieu l’auteur, d’Antoine Rault. Venu au théâtre sous le regard de Jean Anouilh, passionné d’histoire et un temps étudiant en sciences politiques. La plupart de ses pièces rendent compte de ces instants de l’Histoire faits souvent de rencontres et d’échanges qui vont la façonner à tout jamais. Dans cette pièce, il a ciselé les dialogues avec bonheur et dextérité. Mais c’est un auteur aussi qui sait nous associer à une histoire qui pourrait nous sembler autrement bien lointaine en mettant en exergue au delà de l’Histoire de la France du 17ème siècle, les permanences de la question de la raison d’État, de ses dirigeants et de la conduite de ses affaires. Interrogé sur la véracité historique des paroles prêtées aux personnages il répond : La pièce respecte l’Histoire, mais c’est une fiction qui me permet d’aborder un sujet qui nous passionne toujours: qu’est-ce que nous cachent les hommes qui nous gouvernent? De nombreuses expressions très contemporaines, autant de clins d’œil, soulignent d’ailleurs, mais avec parfois une démonstration un peu forcée, la contemporanéité de son propos. (Mais ce trait forcé est peut-être surtout lié à la lourde insistance du livret à ce propos comme si le spectateur un peu idiot n’était pas capable de le comprendre de lui-même!!).

Une vision d’une pièce de dialogues et d’Histoire partagée par Serge Denoncourt, metteur en scène : « L’Histoire est là pour raconter les erreurs du passé et pourtant nous répétons ces erreurs, encore, et encore. Malgré les leçons et les exemples que l’Histoire nous donne, nous retombons dans les mêmes pièges comme si on ne nous avait jamais avertis et comme si nous étions les premiers. C’est pourquoi l’Histoire et le Théâtre font si bon ménage. C’est pourquoi ils ne peuvent être ni l’un ni l’autre, désuets ou obsolètes. C’est pourquoi l’histoire de Louis IV, de Mazarin et d’Anne d’Autriche nous parle de nous, ici, aujourd’hui.

Il ne faut dès lors pas s’étonner qu’il se soit saisi avec bonheur, plaisir mais aussi implication de cette pièce historique mais pourtant si fortement contemporaine. Comme il le dit aussi : J’aime l’Histoire. J’aime l’histoire avec un grand H. J’aime le théâtre parce que souvent il nous raconte l’Histoire par le petit bout de la lorgnette. Et c’est à travers ces petites histoires que cette Histoire, la grande, nous parvient, nous atteint et nous touche…. «La pièce est bien écrite, bien construite, mais l’histoire, la vraie, que l’auteur nous relate est encore mieux. Et cette histoire est passionnante…. Je monte cette pièce pour le plaisir. Le plaisir de l’histoire, de l’intrigue, des répliques assassines, de l’humour et des grands acteurs que je dirige.». Il fallait en effet ce passionné en même temps que fin connaisseur de l’Histoire mais aussi de la création théâtrale pour restituer toute la subtilité et la pertinence de la situation et du texte qui en rendent témoignage. On ne peut que lui donner raison. Malheureusement la mise en scène, si elle nous permet d’apprécier à sa juste valeur la force des dialogues, manque parfois de force ou plutôt de crédibilité. Nous sommes en effet, parfois mal à l’aise devant les choix de lignes directrices du jeu de certains acteurs. Non pas que les acteurs ne soient pas excellents, ils le sont tous. Ils savent répondre et c’est aussi à cela qu’on voit les grands acteurs, à la demande de « s’effacer derrière le texte… d’arrêter de bouger.. » pour mieux servir, mettre en valeur et nous faire partager le texte.

Mais c’est le style de jeu retenu qui ne sert pas toujours la pièce et le texte d’Antoine Rault. Ainsi, Colbert nous est présenté comme un personnage à mi chemin entre un monsieur Trissotin et un valet de Molière bien loin du personnage réel de Colbert et même de cette incarnation de la rigueur voire du rigorisme des gens du Nord que l’auteur lui fait incarner.  

Cependant, jouée par un excellent François Xavier Dufour, la métamorphose du jeune Louis, jeune homme un peu frivole, tout à ses passions et ses plaisirs, à son pouvoir royal dont il use comme d’un hochet en Louis XIV monarque absolu de droit divin est parfaitement maîtrisée.

Michel Dumont campant Mazarin fait ici aussi une belle démonstration de sa maîtrise du personnage par la force de son jeu. Un jeu dont il dit lui même : Lorsqu’un metteur en scène m’explique où il s’en va, j’entre complètement dans son univers…Avec le temps, j’ai appris à ne pas jouer les forces d’un personnage, mais plutôt ses faiblesses, ce qu’il y a en dessous, les doutes, les hésitations et les peines du passé.

Mais transformer à intervalle régulier Mazarin, Louis XVI, Anne d’Autriche, Colbert et Marie Mancini en valet du Louvre, ou autrement dit les acteurs en machinistes de plateau pour leur faire bouger les décors est un artifice de mise en scène agaçant et qui nuit à la pièce, à son rythme. Cette irruption de contemporanéité de mise en scène dans un décor et une atmosphère résolument 17ème n’apporte ainsi rien, bien au contraire.

En nous proposant Le Diable rouge le Théâtre Duceppe est fidèle à son ambition et tradition de privilégier la création d’œuvres contemporaines d’émouvoir son public. D’inviter le spectateur au voyage, à la réflexion, à l’ouverture.

Le Diable rouge : une pièce d’Antoine Rault

Distribution :
Michel Dumont : Mazarin
Monique Miller : Anne d’Autriche
François-Xavier Dufour : Louis XVI
Jean-François Casabonne : Colbert
Magalie Lépine-Blondeau : Marie Mancini
Marcel Girard : Bernouin, serviteur de Mazarin

Équipe de création :
Mise en scène : Serge Denoncourt
Décor : Guillaume Lord
Costumes :François Barbeau
Éclairages :Martin Labrecque
Accessoires :Normand Blais
Conception sonore :Nicolas Basque
Assistance à la mise en scène :Suzanne Crocker

 Une production du Théâtre Jean Duceppe
Directeur artistique Michel Dumont,
Directrice générale Louise Duceppe
Partenaire de production : La Presse

Théâtre Jean Duceppe
Place des Arts
Du 10 avril au 18 mai 2013
Du mardi au vendredi à 20 h / samedi à 16h et 20h30 / dimanche à 14h30
Tarifs individuels de 58.50$ à 20.95$ (taxes incluses)
175, rue Sainte-Catherine Ouest
Montréal (Québec)H2X 1Z8
Tél. : 514 842-2112 Sans frais : 1 866 842-2112
http://www.duceppe.com

Les citations en italiques sont extraites du site internet du théâtre et du livret de la pièce

Créée à Paris au Théâtre de Montparnasse en 2009 , mise en scène par Christophe Lidon avec Claude Rich dans le rôle de Mazarin, la pièce a été nommée aux Globes de Cristal et sept fois aux Molières où elle a reçu deux prix

© photo: François Brunelle