Le Cimetière des abeilles d’ Alina Dumitrescu, un récit que l’on ne termine qu’avec regret

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Alina Dumitrescu: Le cimetière des abeilles © photo: courtoisie
Alina Dumitrescu: Le cimetière des abeilles © photo: courtoisie

Son enfance et sa vie de jeune adulte en Roumanie, Alina Dumistrescu nous les raconte par petites touches, par évocation, comme les peintres impressionnistes mais avec la puissance des mots, comme medium, des images et de la poésie qu’ils créent. Une enfance lumineuse loin des tons de gris malgré la rudesse de la vie villageoise quotidienne dans un pays derrière le Rideau de fer où, peu à peu, mais implacablement le totalitarisme des pays de l’Est version Ceausescu étend son emprise. Le défi pour les habitants : Donner un air de normalité à une vie qui ne l’est pas : Posséder un piano à queue dans une maison en terre, partir en vacances, célébrer les fêtes de famille, s’instruire à l’école au-delà de l’embrigadement du « …Professeurs et élèves, consciences au garde-à-vous »… Maintenir ainsi une société qui a pu, a su, contourner les ruses du régime pour s’emparer des corps comme des âmes et garder la force des sociabilités, des solidarités, familiales et d’amitiés, comme des traditions, des petits plaisirs de la vie et du sens de la débrouille pour que les adultes survivent et pour préserver la spontanéité et l’innocence de l’enfance : Celle des jeux, des mondes imaginaires construits avec des petits riens, ou avec les éléments que la nature vous offre généreusement et que l’on transforme pour se créer, comme un « cimetière des abeilles », un monde parallèle tout en poésie et attention pour ceux qui vous entourent. Et puis il y a des zones de liberté que l’on a pu sauvegarder dont l’apprentissage du français, une tradition et un amour de toujours en Roumanie ce qui est déjà en soit subversif surtout si cette langue aux mille promesses d’ailleurs, d’ouverture et de richesses culturelles à découvrir est enseignée par une professeure elle-même incarnation de cette subversion, hors des chemins scolaires officiels et autorisés : « …Une silhouette fine, enturbannée, change imperceptiblement le compte des ombres : Madame M., la professeure des cours de français privés. L’Inclassable, l’exquise, verticale et majuscule jusque dans la pensée. Son ombre sent bon le parfum que l’on n’achète pas au pays, comme on n’achète pas au pays son turban, sa broche, ses manières, ses lunettes, son sac à main, ses souvenirs. Une ombre au complet qui n’a pas cours au pays. Madame M. nous apprend la valse, les œufs de Pâques en chocolat, Mon beau sapin, les routes de l’Europe, les bals d’autrefois, la ponctualité, les quais de la Seine, le français, les bouquinistes, la loupe. ..Assignés à résidence au village, elle et son turban suintent la subversion… »

Une langue, le français qui va ainsi peu à peu devenir le fil conducteur de l’évasion du pays. Par l’imaginaire d’abord, par la réalité ensuite avec une émigration au Canada et plus spécifiquement au Québec. Dés lors, commence l’adaptation à un autre monde, une autre réalité et la lente distanciation d’avec le pays d’origine. Une période d’adaptation durant laquelle l’on n’est plus vraiment Roumaine et pas encore Québécoise. Pour caractériser ce passage douloureux qu’elle nous transmet, l’auteure a choisi de mettre en exergue de ce très beau livre cette phrase de Marguerite Duras dans Hiroshima mon amour : « …On croit que lorsqu’une chose finit, une autre commence tout de suite. Non, entre les deux c’est la pagaille… ». Et cette pagaille Alina nous la raconte, nous la dit, nous la montre, avec autant de justesse, de force que d’originalité. « L’entre deux » c’est déjà de faire coïncidera le pays rêvé avec le pays réel dans lequel on arrive. : « …Comme moi ils croient qu’une fois dehors tout devient facile. En Occident, tout se trouve en abondance et en permanence, tout le monde a du bon parfum, porte des bijoux magnifiques. Il y a même du lait en poudre, des préservatifs et du café. Et des couches jetables… » Et là déjà, ne serait-ce qu’au niveau de la vie concrète, le choc est dur : Logement de misère, non reconnaissance des diplômes, difficultés financières, petits boulots sous-payés, isolement… Récit poignant même si on le savait déjà. Nombre de récits d’immigrants nous l’avait raconté si nous ne l’avions vécu nous-mêmes. Mais Alina Dumitrescu va plus loin encore. Elle parvient à mettre en mots bien plus que le choc matériel ou même psychologique connu qu’il soit financier, social ou lié aux habitudes des modes de vie. Elle nous rappelle qu’avant d’être un immigrant il faut être un émigrant… Que cette rupture passe par l’obtention du visa de sortie et du passeport précieux sésame, les préparatifs du départ et les adieux à faire, la question de ce que l’on doit emmener comme une partie de sa vie et de ce que l’on va laisser : « …Faire les valises, ça m’a pris six mois, au moins. Je faisais souvent des essayages de valises : ce qui sort, ce qui entre, comment savoir ce qui sera bon et nécessaire une fois dehors?.. Tour à tour les objets prennent place dans les valises qui ne ferment jamais. Le plus difficile après le choix des valises elles-mêmes, est de choisir des vêtements pour moi et pour l’enfant. Au dehors, en Occident, les gens semblent très élégants… ».

Mais ce choc passe aussi par la perte d’une langue et l’acquisition d’une nouvelle. Banal direz- vous, évident même. Mais si rarement décrit et pourtant à ce point primordial. Et même dans la maîtrise de cette nouvelle langue que l’on croyait pourtant déjà connue et que l’on voyait comme cet atout qui allait vous guider, vous aider, les espérances ne tiennent pas leurs promesses. L’imaginé ne sait pas se raccorder au réel. Et il en faut peu alors pour que la langue fantasmée, aimée, de par les spécificités langagières du pays où l’on se trouve, son histoire comme ses rapports et querelles avec les autres pays francophones et dont on devient les otages, comme de par les difficultés de la nécessité du parler quotidien, ne devienne un cauchemar, un obstacle insurmontable et menaçant « …Mon frère, ici depuis deux ans me dit aussi dès l’aéroport : Et surtout ne parle pas français à la française : ils vont te détester!!! …Ne pas parler à la française. Comment parler français pas à la française? Grand mystère!… Je ne parle pas pour ne pas parler à la française. Je dis seulement : bonjour merci… j’ai des maux de tête chaque jour. Elle est impitoyable la grande dame (la langue française) Tout se passe en français tout le temps. Je lis, je lis mais beaucoup plus lentement qu’en roumain. je me sens humiliée, rétrogradée. .. le français a un goût de migraine.Toujours aussi lointaine et impitoyable cette grande dame. Mais je l’aime depuis trop longtemps, je l’amadoue, je lui demande grâce. Amour désespéré à sens unique… ». Un traumatisme d’autant plus fort que la langue maternelle et la sécurité, le refuge qu’elle vous procure, s’éloigne peu à peu de vous et de vos enfants qui eux s’adaptent beaucoup plus vite créant ainsi un fossé supplémentaire au sein de cette cellule familiale atrophiée qui tente de se reconstruire : « …L’enfant va maintenant à l’école et pleure quand je lui pose en roumain des questions sur sa vie en français. Il ne sait pas me répondre, je m’impatiente. Les mots lui manquent, il apprend directement la vie en français et son vocabulaire roumain arrête de grandir vers l’âge de 4 ans… »

Le Cimetière des abeilles est une magnifique déclaration d’amour au français même si quelque fois, comme tous les amours, l’aimé se refuse et vous trahit. Une déclaration d’amour d’autant plus précieuse qu’elle vient d’une personne dont ce n’est pas la langue maternelle et qui sait le prix à payer pour la maîtriser. Ce récit est aussi un magnifique et rare hymne à la puissance de toutes les langues celles qui construisent notre être, nous structure, nous donne une identité et au drame déstructurant que vivent les immigrants qui doivent délaisser la leur pour en prendre une autre : « …De ma mère je suis orpheline linguistique, de mes enfants endeuillés. Une situation inextricable, la langue qui se tarit faute d’être utilisée. Les souvenirs se tarissent aussi faute d’être revisités. La langue maternelle, devenue langue de la mère, deviendra entre nous langue morte. Nul autre cataclysme que celui de l’émigration… »

Au final le bilan de cet « entre deux» laisse un goût d’amertume dans la bouche du lecteur à l’image de celui qu’a, à l’évidence, ressentie l’auteure : « …Il faut être plus beau plus propre que les enfants de sang… le couperet tombe très vite. Cinquième secondaire, serrurier mécanique. Mon pays c’est le français et je le trouve dans les livres. Je dois en sortir de temps à autre; je dois retourner à l’école, on a décapité mes diplômes d’étude. Pourtant je croyais abolie la peine capitale. Pourtant, j’ai fait le cours classique, moi, j’ai fait du latin et même de la physique atomique et nucléaire. Je regarde autour de moi, pas une plante, pas de meubles jolis. Nous n’avons qu’un tout petit balcon qui donne sur le gris de la rue. Sur le toit du bâtiment voisin, plus bas, les déchets jetés par les voisins font piètre figure. Je fabrique des rideaux, je découvre la salle de lavage qui sert à tous les appartements. Toujours aucune trace de l’avenir radieux…Sur mon nouveau continent je vis pauvrement, sous le seuil du traduisible. Pas un laps de terrain à moi pour grignoter la tristesse. Pas d’ami, havre pour fêter la vie… ». Un prix fort à payer qui pourrait être accepté par les parents s’ils ne s’appliquait pas aussi sans considération de la société « d’accueil » également aux enfants : « …Il me semble logique de rencontrer quelques inconvénients avant d’y accéder (à l’avenir radieux). Et je l’accepte encore une fois; pour moi, pas pour l’enfant… » Un « avenir radieux » qui se dérobent alors que les immigrants imaginaient le trouver avant de partir mais aussi, bien souvent, que la société québécoise croit l’offrir dans un aveuglement, parfois volontaire, aux «Néo-québécois». En cela ce livre précieux, sensible, écrit dans une langue superbe poétique, inventive, est aussi une remise en question, un miroir tendu plus que salutaires.

À propos de l’auteure
Alina Dumitrescu est née en Roumanie. Immigrée au Québec il y a vingt-huit ans, elle vit aujourd’hui à Montréal. Elle a étudié la psychologie, la criminologie et les relations interculturelles à l’Université de Montréal. Le cimetière des abeilles, écrit en français, est son premier livre.

Le cimetière des abeilles
Alina Dumitrescu
Illustrations d’Edwin Stanculescu
Éditions Triptyque
Groupe Notabene : http://www.groupenotabene.com
190 p
Prix : 20,95 $
ISBN : 978-2-89741-099-5
ISBN PDF 978-2-89741-100-8
ISBN PDF 978-2-89741-101-5

© photo: courtoisie