Asphalte City de François Désalliers, un thriller comme un appel à la vigilance.

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François Désalliers,  Asphalte City  © photo: courtoisie
François Désalliers, Asphalte City
© photo: courtoisie

Quand Claude apprend que sa fille Zoé vient d’être hospitalisée, dans le coma, après avoir été renversée en vélo par un fuyard, sa responsabilité de père et sa culpabilité l’envahissent…pour, peut-être, la première fois. C’est que Claude n’est pas un père très présent dans la prise en charge de l’éducation de sa fille. D’ailleurs, la mère de Zoé, Camille, qui la lui avait confiée, pour une fois, alors qu’elle partait en voyage d’affaire, se charge de le lui rappeler. Ne l’a-t-il pas laissée aller seule à son cours de gymnastique, plus par laisser-faire, que parce qu’il était absorbé par ses propres responsabilités? N’a-t-il pas, jamais voulu avoir un cellulaire, alors que c’était le moyen le plus sûr pour être là au cas où sa fille aurait besoin de lui? Son truc à lui c’est plutôt le laisser-faire justement. Le laisser-faire dans sa vie, dans son travail de facteur, dans ses interactions sociales. D’ailleurs c’est dans un laisser-aller généralisé qu’il se noie pour faire face à la situation en fuyant cette chambre d’hôpital où gît Zoé. Heureusement, il peut encore compter sur son seul véritable ami Martin et sa femme Vicky qui sont présents pour lui éviter de sombrer tout à fait. Martin, Vicky et Mélanie, la serveuse de la brasserie, son amante de passage aussi. Pendant ce temps la ville sombre dans la peur et le chaos, car l’accident de Zoé, s’il est le premier est loin d’être le dernier. Le nombre de piétons, notamment les personnes vulnérables, enfants, femmes enceintes, handicapés, comme celui de cyclistes, victimes de « voitures folles », qui fuient le délit accompli, ne cesse de se multiplier. La ville se remplit des sirènes des ambulances et des voitures de police. Une police visiblement dépassée par les événements.

C’est à la brasserie de Mélanie que Claude découvre par hasard la première piste qui le met sur la voie de l’indicible : Une liste plastifiée des primes versées aux chauffards qui renversent volontairement ces usagers paisibles de la route. Piétons et cyclistes sont victimes d’une association d’automobilistes furieux. Mais qui se cache derrière cette association? Qui tire les ficelles de cette macabre hécatombe qui transforme peu à peu la ville en camp retranché entre le monde des voitures et celui des autres usagers de la route? À qui profite le crime ou plutôt même les crimes? Peu à peu, la collaboration entre Claude, Martin, Vicky et les enquêteurs de la police, permet de dénouer les fils du complot. Une collaboration atypique entre Claude, incontrôlable dans ses réactions et les forces policières notamment un curieux et attachant tandem de policiers Nathalie Dupré et son collègue Lucien Deschênes, aveugle, dont la raison et le calme sont la force d’intervention. Une curieuse collaboration aussi car peu à peu il apparaît évident que Zoé n’a pas été une victime par hasard… et si Claude, et surtout Camille étaient plus impliqués que cela dans le drame qui se joue?

L’auteur, François Désalliers livre ainsi au lecteur, relativement vite les dessous de l’affaire, au moins dans ses grands principes. Mais loin d’être une faiblesse de l’intrigue il s’agit bien là plutôt de sa force. Car Asphalte City est de ces thrillers dont l’intérêt ne réside tant dans le suspense, toutefois suffisamment bien maintenu pour pousser le lecteur à ne pas lâcher le livre avant de connaître tous les dessous de l’affaire et son épilogue, mais plutôt dans la description des effets des événements sur les personnages et la société dans laquelle ils se produisent. C’est en effet à la personnalité complexe de Claude Beausoleil que l’on s’attache plus particulièrement. Un homme qui alterne entre sa volonté de se tenir debout, d’être constructif en auxiliaire utile de la police et ses vieux démons de laisser-aller ou à l’inverse de tout démolir, soumis à ses pulsions et impulsions, quelles qu’en soient les conséquences. Un homme, aussi, qui peu à peu évolue vers une paternité assumée, revendiquée et qui sait faire face. Un homme qui poussé par l’urgence et aussi grâce à elle apprend à se prendre en main, à faire face aux événements, passant de l’assisté dans ses relations humaines à un acteur de sa propre vie.

Mais la justesse du livre est aussi dans la description des mécanismes qui poussent une société et les hommes qui la composent vers le dysfonctionnement ultime, celui de l’état de siège et de la guerre ouverte entre ses membres, au profit d’un seul : Comment l’individu perd-il son humanité, son libre arbitre sous l’effet du groupe dans lequel il peut se cacher, poussé par quelques uns qui savent flatter ses plus bas instincts. Comment des hommes et des femmes, jusque là paisibles et vivant en relative harmonie dans la civilité d’une cité deviennent-ils des assassins sans plus aucune conscience morale, et se laissent-il manipuler par l’appât du gain, l’exaltation de la puissance et du pouvoir du droit de vie et de mort sur leurs semblables. Comment les drames transforment-ils les victimes à leur tour en bourreau. Comment un homme, magnat local, finit-il par confondre la volonté de la réussite légitime de son entreprise et de ses projets avec celle d’une toute puissance où la fin justifie les moyens avec la complicité tacite ou au mieux l’aveuglement de ceux qui auraient du représenter l’intérêt public et collectif. Avec au final cette question lancinante : comment une société peut-elle, se retrouver livrée à de telles dérives engendrées par la quête du pouvoir des intérêts particuliers, que ce soit ceux d’un groupe ou d’un individu, pour ne pas avoir mis en place des gardes fous opérants et ne devoir son salut collectif qu’à la conscience et la force de caractère de quelques uns de ses membres, citoyens lambda ou représentants des forces de l’ordre?
Bien sûr nos sociétés, du moins la nôtre, n’en sont pas encore là. Mais Asphalte City est aussi un appel à la vigilance. Si l’on n’y prend pas garde, on passe si vite et presque sans s’en apercevoir, de la société policée à la « déshumanité »!

François Desalliers © Martine Doyon
François Desalliers © Martine Doyon

À propos de l’auteur
Diplômé du Conservatoire d’art dramatique de Montréal, François Désalliers a été monologuiste, comédien, scripteur, vendeur de meubles et professeur de théâtre. Il est l’auteur de nouvelles et de huit romans chaleureusement accueillis par la critique et le public, dont L’Homme-café, Des steaks pour les élèves et La fille du vidéoclub. Asphalte City est son premier thriller.

 

 

 

Asphalte City
François Désalliers
Thriller
Collection reliefs
Direction littéraire : Anne-Marie Villeneuve
Œuvre de la couverture : ©Rasi/iStockphoto.com
Maquette de la couverture : Gianna Caccia
Éditions Druide : http://www.editionsdruide.com
344 pages
24,95 $
ISBN PAPIER : 978-2-89711-189-2
ISBN EPUB : 978-2-89711-190-8
ISBN PDF : 978-2-89711-191-5

© photo: courtoisie
© photo de l’auteur : Martine Doyon