La Bête et sa cage, l’implacable deuxième volet de la trilogie de David Goudreault

David Goudreault : La bête et sa cage © photo: courtoisie
David Goudreault : La bête et sa cage © photo: courtoisie

« La folie n’est que le miroir que la société se tend à elle-même » a écrit Michel Foucault. Et le philosophe de préciser que : « …La société classique condamne le fou, l’exclut comme un étranger; la société moderne établit un autre rapport à la folie, en la considérant comme une déviation que l’on doit soigner. Elle inclut la folie, mais elle veut la réduire. Dans la société, de l’âge classique, domine une conception juridique et négative de la norme, qui condamne les comportements déviants en les rejetant et en mettant spectaculairement en scène leur exclusion: la forme exemplaire de la punition est alors celle du supplice. Dans l’autre, qui correspond à la société bourgeoise de l’époque moderne, la norme exerce au contraire une fonction positive de régulation et d’intégration, incluant les individus dans un ordre continu et progressif: la prison, organisée sur le modèle d’un «panoptique», où tous les individus sont vus en quelque sorte de l’intérieur, correspond à ce type de société «démocratique», où règne non plus l’opacité mais la transparence. Ceux qui volent, on les emprisonne ; ceux qui violent, on les emprisonne; ceux qui tuent, également. D’où viennent cette étrange pratique et le curieux projet d’enfermer pour redresser, que portent avec eux les Codes pénaux de l’époque moderne ? Un vieil héritage des cachots du Moyen Age ? Plutôt une technologie nouvelle : la mise au point, du XVIe au XIXe siècle, de tout un ensemble de procédures pour quadriller, contrôler, mesurer, dresser les individus, les rendre à la fois « dociles et utiles ». La prison est à replacer dans la formation de cette société de surveillance… »
Le livre de David Goudreault , La Bête à sa cage, deuxième volet de sa trilogie consacrée à ce personnage narrateur dont on ne connaît jamais le nom mais qui se raconte à la première personne, nous renvoie implacablement à cette phrase et analyse du philosophe. À la fin du premier volume, la Bête, après une lente descente autodestructrice au cours d’une quête aussi absolue que vaine de sa mère, passait à l’acte en massacrant une vieille femme et ses chats. Une autodestruction, certes, mais que la société avait nourrie en son sein et même favorisée de délabrement des services sociaux en ignorance et désintérêts pour ceux qu’elle se devait pourtant de protéger de la société comme d’eux-mêmes. Cette même société allait-elle se racheter par la sanction qu’elle allait infliger ou au contraire le traitement médical qu’elle allait donner au personnage que l’on hésite évidement à qualifier de héros? Allait-elle le sauver elle-même en le sauvant lui. Allait-elle lui permettre d’émerger ou même simplement de revenir à quelque humanité, cette humanité qu’il avait peu à peu perdue alors que ses rêves de chaleur maternelle s’évanouissaient, quand le encore possible devenait lentement mais sûrement le définitivement impossible?

La réponse est donnée par le verdict de son procès. La Bête est envoyée non pas dans un hôpital psychiatrique mais en prison, mais, certes, dans « l’aile psychiatrique » : « …Mon avocat s’est planté : On n’a pas voulu me reconnaître fou en cour mais on me fout dans une aile de malade mentaux. Il y a davantage de contradiction dans notre système de justice que dans les émotions d’une jeune histrionique menstruée un soir de pleine lune. Pourquoi j’étais en prison plutôt qu’en psychiatrie? Et si on tient tant à séparer les malades mentaux des criminels pourquoi des secteurs réservés aux coucous dans tous les établissements de détention du pays? La justice est une science exacte qui se trompe à chaque fois. Et puis malade mental aux yeux de qui? C’est qui la norme, qui peut prétendre être sain d’esprit? Toute la société est infectée. À petite échelle, je suis un malade mental mais avec un peu de perspective je deviens un symptôme social. Je suis le fruit défendu de votre arbre pourri jusqu’à la racine… »
Le roman de David Goudreault met en lumière, par la sentence et la peine décidées pour la Bête, que notre société canado-québécoise ne parvient peut-être pas à choisir dans son rapport à la folie entre les modèles de sociétés identifiés par Foucault. Et on est même en droit de se demander si elle n’a pas choisi, par la vision qu’elle a et met en scène tant de la prison que de la folie, le pire des deux sociétés la classique et la moderne, de plus en les mixant. D’autant, que cette même société ne se donne aucun des moyens d’une quelconque réussite. Tout juste, peut-être, cherche-t-elle l’image d’Épinal ou la bonne conscience en construisant des ailes psychiatriques dans les prisons à moins qu’elle n’ait que le cynisme de juste se débarrasser du problème ou de fermer les yeux en laissant prospérer dans un intérieur pas si étanche que cela avec l’extérieur les dérives qui ont conduit ces hommes là où ils sont. La Bête, pour sa part, avec la lucidité cynique qui la caractérise n’est, elle, pas dupe de l’univers dans lequel elle débarque : « …Mais, bien que chaque gang trafiquait avec l’autre à l’occasion, la tension était palpable dans notre secteur. Ça risquait d’éclater à tout moment. Sous les dettes, les arnaques, les agressions et les symptômes psychiatriques, la soupe aux troubles bouillonnait. Si vous enfermez onze psychopathes dans cinq cents mètres carrés, il ne faut pas vous attendre à ce qu’ils fondent un club de tricot. Surtout si vous mélangez les couleurs… »
Mais la Bête a un plan pour se sortir du système : L’abuser en jouant de ses propres illusions ou bonne conscience : « …En fait on ne purge qu’une fraction de nos peines reste à déterminer quelle fraction. Ça se négocie dans le bureau des responsables de la réhabilitation. Il faut les bourrer suffisamment pour que cela déborde dans leurs notes au dossier. De notes en notes, d’activités thérapeutiques en bon comportement, avec un peu de délation en prime on se retrouve avec une évaluation digne de nous remettre dans la circulation…En plus j’avais un plan d’avenir : je ferai des conférences et des ateliers de croissance personnelle à ma sortie. Mon agente doutait de l’abondance de demandes pour un cas comme moi. Elle n’entamait en rien mon optimisme. Les récits de résilience avec des parcours tortueux ça excite la populace et fait mouiller les journalistes. On aime les modèles surtout les modèles accidentés bien débosselés par le système. Ça sécurise les contribuables. J’allais leur sortir le grand Jeu…. » La Bête s’attache donc à tisser ces liens indispensables à son projet avec Édith, son agente de réhabilitation. Pour parvenir à ses fins elle envisage même et se projette totalement dans un projet de séduction amoureuse. Mais parallèlement, cet être, dont la capacité de raisonnement et d’analyse est imparable, a bien compris qu’il devait aussi parvenir à surnager dans ce cloaque qu’est cette aile psychiatrique de la prison. Un lieu soumis à toutes les déviations humaines décuplées par l’enfermement sans aucune véritable régulation efficace de la part de personnels pénitentiaires dépassés, sans moyens ou même corrompus. Si régulation il y a c’est celle, interne, des prisonniers issue de la loi des gangs venue de l’extérieur et qui se prolonge à l’intérieur. Le plan qu’il échafaude est donc simple en théorie même s’il est ardu à mettre en œuvre : Parvenir à rentrer dans le cercle restreint des adjoints et protégés de l’un des caïds. La Bête mène donc sa stratégie sur deux fronts. Mais le projet s’enraye inexorablement jusqu’à, une nouvelle fois, l’explosion finale et ultime. La Bête, qui se croyait capable d’abuser le système tant de la société qui enferme que de la micro société d’une aile pénitentiaire, pour en triompher, est broyée par elles. Mais aussi, à nouveau, la Bête devient son propre pire ennemi. Elle est vite débordée par ses propres dérives de personnalité dont son narcissisme comme son incapacité à comprendre véritablement pour en jouer les codes de la prison, calqués même si amplifiés sur l’extérieur, ne sont pas les moindres: « …Les comportements sociaux c’est aussi compliqué que les humains. Rejeté depuis toujours parce que génial et incompris je n’ai pas appris tous les codes et les coutumes. .. »

David Goudreault © Jean-François Dupuis
David Goudreault © Jean-François Dupuis

La Bête et sa cage est le prolongement implacable de La Bête et sa mère : logique dans son développement, sans rupture. Là encore c’est un livre incontournable pour qui veut véritablement voir notre société telle qu’elle ne donne pas à voir, qu’elle cherche à cacher et qui est pourtant si révélatrice de ce qu’elle est. Si dans le premier tome un espoir de sauvetage de la Bête était encore possible on sent bien que cette fois-ci les dés sont définitivement pipés et surtout jetés, que l’ennemi vient de l’intérieur comme de l’extérieur de la Bête comme une alchimie, une alliance objective imparable. On pourra bien sûr se réfugier dans l’appel à l’invention, la création d’un univers romanesque par l’auteur pour se voiler la face. Mais celui-ci nous en ferme, à juste titre, la porte : La description de l’univers carcéral est véridique même si la dérive totale que vit cette « communauté» dans cette aile psychiatrique est, pour des raisons d’écriture, un accéléré, un condensé de la réalité. Mais un accéléré uniquement temporel.
Mais ce roman est aussi, comme La Bête et sa mère, un véritable délice, malgré sa noirceur encore amplifiée, pour le lecteur qui y retrouve le même plaisir jubilatoire de lecture nourri de l’écriture de son auteur. On y retrouve la même force du sens de la formule, de l’image comme de toute la gamme possible des sentiments servie par des textes toujours percutants qui savent toujours convoquer, au bon moment du récit, les niveaux d’écriture sans jamais aucune erreur, exagération ou décalage : truculent, poétique, descriptif, cru, érotique, tendre, violent… Comme dans le premier tome de cette trilogie dont on attend avec impatience le dernier volume, David Goudreault a su, « avec élégance, dynamisme et là encore harmonie, mobiliser et faire dialoguer ses différents parcours personnels: Poète, parolier reconnu, nouvelliste, mais aussi travailleur social, animateur d’atelier d’écriture dans des centres de détention. »

À propos de l’auteur
David Goudreault est travailleur social, poète et romancier. Son premier roman, La Bête à sa mère, a connu un vif succès tant auprès de la critique que des lecteurs ; il a remporté le Grand Prix littéraire Archambault ainsi que le Prix des nouvelles voix de la littérature du Salon du livre de Trois-Rivières, et a été présélectionné pour le Prix France-Québec. La Bête et sa cage est son deuxième roman

La Bête et sa cage
David Goudreault : http://www.davidgoudreault.org
Roman
Couverture, mise en page et Grille intérieure : Axel Pérez de Leon
Éditions Stanké : http://www.romansstanke.ca
Groupe Librex, Québécor Média
Version papier : 248 pages
22,95$. ISBN : 978-2-7604-1168-9
Version électronique ; 16,99$. ISBN : 978-2-7604-1187-6
© photo: courtoisie
© photo de l’auteur : Jean-François Dupuis (à la prison Winter de Sherbrooke

Les références à Michel Foucault sont tirées de : « Nouveau millénaire, défis libertaires«