« Gloucester », une tragédie 100 % comique à la manière de Shakespeare

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Gloucester © Nicola-Frank Vachon
Gloucester © Nicola-Frank Vachon

Parodie ? Pastiche? Fausse pièce de Shakespeare bourrée de références et de clins d’œil, de gags et d’humour débridé, de personnages plus drôles les uns que les autres ? Je suis sûre que si Shakespeare revenait, en personne, voir ce qui se fait sur terre pour célébrer les 400 ans de sa disparition, il rirait d’aussi bon cœur que les autres spectateurs devant cette pièce irrésistible et désopilante Gloucester, écrite – et presque interprétée – « à la façon de Shakespeare ».

Tout ressemble à du Shakespeare dans Gloucester. L’époque médiévale de certaines de ses pièces; la situation entre le royaume d’Angleterre, l’Écosse et l’Irlande; les personnages qui ressemblent à ceux du dramaturge et portent souvent les mêmes noms (un roi et une reine, bien sûr, trois sorcières et d’autres êtres étranges, un héros distrait et une amoureuse sacrifiée, des spectres, des compagnons fidèles, des acteurs…); le récit cruel des guerres, des jeux de pouvoir et des trahisons ; le théâtre dans le théâtre qui démasque le traitre; les amours impossibles, les chansons et j’en passe. Il y a tant de références dans Gloucester, que la pièce pourrait être proposée dans les écoles secondaires et les cégeps pour vérifier les connaissances des élèves sur le plus génial poète et dramaturge de tous les temps.

Gloucester, un nom que l’on rencontre dans plusieurs vraies pièces de Shakespeare, a remporté avec York la bataille contre les Écossais. Pour récompenser les deux hommes, le roi Édouard d’Angleterre partage le territoire de l’Écosse en trois parts équitables qu’il distribue à Gloucester, à York et à sa propre épouse, la reine Goneril. Mais voilà. En offrant 33% du territoire à chacun, reste un petit carré rouge…, rocailleux, de 1% du territoire qui fait la convoitise de la reine et la pousse à semer la zizanie entre les deux autres propriétaires.

Pendant près de trois heures (entracte compris), dix acteurs extraordinaires interprètent tous les grands personnages de Shakespeare dans cette nouvelle tragédie 100 % comique signée Simon Boudreault et Jean-Guy Legault. Portée par la mise en scène à la hauteur du défi que représente une œuvre comme celle-ci, et signée Marie-Josée Bastien, Gloucester est un mélange de l’humour des Monthy Python, de Mel Brooks et de Marty Feldman.

Gloucester © Nicola-Frank Vachon
Gloucester © Nicola-Frank Vachon

Éloi Cousineau – absolument génial et même plus – n’est d’ailleurs pas loin du jeu de Marty Feldman dans ses différents rôles d’un Edmond sourd muet, du monstre Caliban (mi-homme mi-crevette), et du pauvre Horatio dont il ne reste que la tête quand tout le monde est mort empoisonné. Mais Jonathan Gagnon n’est pas moins désopilant dans le personnage boiteux de l’Abbé de Westminster ou de celui du roi Édouard, et Simon Boudreault interprétant l’acteur-marionnette de théâtre est à mourir de rire, ainsi que dans le rôle-titre. Et il faudrait citer chacun des dix acteurs qui sont parfaits. Jean-Guy Legault fait un magnifique York plus ou moins naïf, Emmanuel Bédard, un Brutus brute et magnifiquement primaire, Alexandrine Warren une actrice-marionnette et une vraie Laevinia archi-comiques, Marie-Josée Bastien une reine aux dimensions parfaites de son rang, et ainsi tous les autres qui tiennent mille rôles différents, chantent et dansent par moment comme dans une comédie musicale, sont partout, jouent de leurs dialogues et de leurs mimiques loufoques et impayables sans que jamais le spectateur ne s’y perde, ne s’ennuie ou ne cesse de sourire et de rire.

Il se passe beaucoup de choses dans Gloucester. On rit du début à la fin avec certaines scènes encore meilleures et qui frôlent le génie humoristique. Toute l’action dramatique et tragique est interprétée par des acteurs qui jamais quant à eux ne sourient – vu le tragique des situations –  mais qui déclenchent les rires irrésistibles de la salle. Le décor entièrement fait de bois et de boites de conserve en métal blanc permet toutes les situations shakespeariennes, de la sérénade au balcon au champ de bataille le plus animé avec épées, destriers et autres accessoires. Toutes les grandes pièces y passent, de la Mégère apprivoisée au Marchand de Venise, en passant par La Tempête, Macbeth, Hamlet, Jules César, Richard III, Le roi Lear et bien d’autres… qu’il est facultatif de connaître pour apprécier le spectacle.

Il fallait vraiment être gonflé pour créer une œuvre aussi riche, aussi drôle et finalement aussi réussie. Le pari est parfaitement tenu. Gloucester est un spectacle parfait pour rire le temps des fêtes et au-delà. C’est un hommage au grand Shakespeare qui mérite de circuler devant tous les publics désireux de rire et dans tous les pays qui aiment, connaissent ou veulent connaître Shakespeare.

Gloucester du 25 novembre au 17 décembre 2016, à la Cinquième Salle de la Place des Arts à Montréal

Texte : Simon Boudreault, Jean-Guy Legault

Mise en scène : Marie-Josée Bastien, assistée d’Amélie Bergeron

Distribution : Marie-Josée Bastien, Emmanuel Bédard, Geneviève Bélisle, David Bouchard, Simon Boudreault, Eloi Cousineau, Jonathan Gagnon, Jean-Guy Legault, Catherine Ruel, Alexandrine Warren

Conception : Marie-Renée Bourget Harvey / Sébastien Dionne / Stéphane Caron / André Rioux

Coproduction de La Bordée, du Théâtre Les Enfants Terribles, de Simoniaques Théâtre, du Théâtre des Ventrebleus et de la Place des Arts

Informations : http://placedesarts.com/spectacles/18046/gloucester.fr.html