Spécialités féminines : les voix de la féminité se donnent à voir à l’Espace Libre du 22 janvier au 7 février

Spécialités féminines
Spécialités féminines

« On ne naît pas femme : on le devient. » écrivait Simone de Beauvoir. Qu’est-ce que ce on qui devient? C’est la question que pose Spécialités féminines, spectacle de mime corporel qui met en œuvre à trois voix la mission artistique que s’est proposée pour mandat Omnibus Le Corps du théâtre, à savoir : « Donner à voir ce qui excite l’œil… et la pensée. »

Sur scène, une vitrine. À l’intérieur de cet espace d’exposition se meuvent trois mannequins, trois êtres indéterminés entre la plastique et l’humain, trois on au féminin.

D’entrée, le spectateur est installé dans la position du voyeur. Les femmes qui lui font face se présentent elles-mêmes comme des phénomènes de foire, prêtes-à-porter tous les stéréotypes dont la civilisation phallocratique les revêt au point de les faire disparaître derrière une collection d’apparences toutes saisons qui ne veut, qui ne peut que les traverser.

La vraisemblance se voit de la sorte rapidement consommée tandis que l’insaisissable se retrouve écartelé à force de se contorsionner, contraint qu’il est de se soumettre à l’inventaire des corsets transmis par l’inconscient (et le conscient) collectif en vue de l’y emprisonner. Ici, on relit Nelly Arcan : « La féminité est une souplesse qui n’en finit plus et qui s’épuise à force de ne pas se soutenir elle-même » dans sa fuite pour se délivrer.

Une fois l’œil rincé, les jugements portés, les images projetées, une fois la femme évacuée, ne reste devant le spectateur que de la matière informe, de la corporéité. L’extériorité se tait et c’est alors entre les deux pans du rideau de fond que sont enfin libres de s’exprimer les voix intérieures d’une infinité de femmes qui s’incarnent dans les mouvements en trois dimensions articulés par les trois interprètes transformées en autant de porte-paroles de ce « continent noir » que Sigmund Freud appelait la femme dans son intimité.

Néanmoins, « ces femmes ne sont pas là pour être comprises… mais toucher. » Ce à quoi ces écrans mouvants donnent accès, ce n’est pas à ce qui se meut sur scène mais au contraire à ce qui est mû hors scène. Telle est en effet le propre de la vitrine que de ne refléter que celui qui se met devant. Ce sont de cette manière les interprètes qui, en se dévoilant, mettent en vue les phantasmes du spectateur mis à nu.

Sylvie Chartrand, Marie Lefebvre, Laurence Castonguay Emery
Sylvie Chartrand, Marie Lefebvre, Laurence Castonguay Emery

À qui s’adresse Spécialités féminines? Aux femmes, certainement, mais aux hommes aussi, l’intention avouée du spectacle tenant en ce que le Deuxième sexe, ainsi qu’on l’appelle, se prête à tenter de comprendre ce que transporte le corps dans toute son humanité. Car tous, nous sommes un corps, féminin, masculin. Un corps qui se donne à voir, mais aussi à écouter.

Derrière le rideau, il y a une femme et deux hommes, qui sont partis de l’idée de « mettre en vitrine un inventaire de la mystique féminine. » Sylvie Moreau, Réal Bossé et Jean Asselin se sont par la suite attelés à mettre en œuvre trois solos, trois duos et trois trios, travaillant au pourquoi et au comment chacun de leur côté, sans savoir ce que les autres leur réservaient avant la générale et le montage final à trois paires de mains.

Il n’y avait par conséquent que « les filles » Laurence Castonguay Emery, Sylvie Chartrand et Marie Lefebvre pour posséder le processus de création dans sa globalité, une expérience unique, déclarent celles qui ont dû se faire Grepotames afin de s’adapter au mieux à trois visons différentes de la féminité, tout en assumant par la monstration l’entre-monde de leurs personnalités.
Muettes mais si éloquentes, les trois « muses » laissent à la trame sonore, composée de voix, de musiques et de sons le soin d’entrer en résonance – en accord ou en discordance – avec leurs répertoires de mouvements empruntés à l’explicite implicite que le mime corporel s’attache à représenter.

Au final, Spécialités féminines est une œuvre dont la qualité se mesure à l’effort que le spectateur est prêt à fournir face une « fresque-mosaïque » qui ne se laisse pas si facilement interpréter.
Ce sera de même au spectateur de deviner, s’il lui en prend l’envie, lesquels des maîtres d’œuvre sont les auteurs de telle et telle des neuf vitrines qui se succèdent sans autre trame narrative que celle d’un lexique corporel non sous-titré, et dont trois d’entre elles sont, pour exemple, intitulées La Saisissante insaisissable, Décoration intérieure et Trois femmes fortes.

Spécialités féminines, du 22 janvier au 27 février à l’Espace Libre.

Interprétation : Laurence Castonguay Emery, Sylvie Chartrand, Marie Lefebvre

Production : Omnibus Le Corps du théâtre
Maîtrise d’œuvre, scénographie : Sylvie Moreau, Réal Bossé, Jean Asselin
Costumes : Charlotte Rouleau
Lumières : Mathieu Marcil
Musique : Ludovic Bonnier

Crédits photographiques : Omnibus Le Corps du théâtre

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