Disparaître ici ou le goût de survivre derrière le brouillard

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Décor de Disparaître ici
Décor de Disparaître ici

Jouissez du plaisir coupable d’un divertissement pervers, qui fait du bien, assumé, endossé par l’unanimité et par la liberté d’expression. Disparaître ici, une pièce des compagnies tectoniK_ et Les Écornifleuses, se charge de nous rappeler crument l’essence même de cette violence latente et de cette noirceur qui nous habitent et qui menacent de nous effacer. Présentée au Périscope de Québec du 10 au 28 mars pour un public averti de 16 ans et plus, Disparaître ici est une adaptation librement inspirée de l’œuvre de Bret Easton Ellis, l’auteur d’Americain Psycho, de Less than zero, de Glammorama et de Luna Park. Son œuvre véhicule l’image défaitiste du Nouveau Monde sclérosé, figé entre  les murs hermétiques érigés par l’égocentrisme.

Sur scène, une dizaine de jeunes, tous vraiment beaux, vraiment étourdis par leur désir acharné et vide d’être quelqu’un, d’être la plus, le plus, d’être Celui ou Celle qui… Ancré dans un milieu mondain où tous les plaisirs sont à portée de main, où toutes les émotions se planifient et se calculent, chacun stigmatise l’autre…jusqu’à ce qu’une personne disparaisse et qu’une vidéo pornographique meurtrière vienne entacher leur boîte de réception. Leur réalité s’émousse et un portrait sanglant de leurs pensées les plus noires miroite dans la pupille de la violée sur l’écran. Un sentiment de promiscuité étouffante se développe avec la victime et ses assaillants : le réel et la fiction se confondent, la brume épaissit leur univers halluciné, les questions s’enchaînent, les confiances sont ébranlées… Qui suis-je? L’assassin? La fille séquestrée? Un survivant de l’anonymat qui n’existe que par l’incapacité à détourner mon regard de cette scène de torture?

Séquestrée dans Disparaître ici
Séquestrée dans Disparaître ici

Jocelyn Pelletier et Édith Patenaude, les auteurs et metteurs en scène de Disparaître ici, mus par l’impudeur et la lucidité obscène de Bret Easton Ellis, nous présentent une salle décorée de longs rideaux de bâches transparentes, le seul accessoire utilisé dans le spectacle. On y voit les personnages qui s’embrouillent dedans, qui se débattent pour les faire tomber. De longs murs plastifiés et translucides : un brouillard épais s’installe entre la réalité et la fiction, entre le Moi et l’Autre, chacun enfermé dans une prison sociale aux fondations instables… clin d’œil aux scènes de crime prémédité dans laquelle les corps gisent sur des bâches maculées. Campés dans un décor sobre, mais très évocateur, les personnages, d’une froideur ridicule et d’une antipathie quasi comiques tentent tant bien que mal d’éviter de disparaître, de se confondre dans la masse, de se déshumaniser…

Disparaître ici est crue et impudique, affreusement vraie et horriblement divertissante. Avec un regard jeune, débridé et moderne et une conception sonore et musicale parfaite, les artisans de cette longue pièce tiennent en haleine les spectateurs fascinés par le côté obscur du rêve.

Crédit photos : Charles Fleury

Théâtre le Périscope