Le protocole expérimental ou la transformation réussie du patient d’hôpital en enquêteur sur l’hôpital

Le protocole expérimental © photo: courtoisie
Le protocole expérimental © photo: courtoisie

Vincent Bastianello, inspecteur au SPVM , cet hyperactif et boulimique du travail comme il se définit lui-même est, pour une fois, réduit à l’inaction après une intervention dangereuse lors d’une arrestation d’un escroc doublé d’un dealer. Une arrestation qui l’a conduit au service des grands brûlés d’un hôpital montréalais. Inaction? Pas tout à fait. Car être malade, surtout quand la douleur vous submerge et que votre avenir est hypothéqué, est une job à temps plein mais pour une fois centrée …sur soi-même. Un temps totalement totalement égocentrique mais aussi durant lequel vos premiers pas dans un univers brumeux vous mettent dans la position de la soumission totale : soumission aux actes et exigences d’un monde médical réduit à ses seules fonctions, «…Les premiers jours les médecins et les infirmières n’étaient pas des personnes mais des fonctions … J’ai tout accepté, impuissant, j’ai répondu aux questions, j’ai tendu les bras, j’ai avalé… ». Soumission à sa douleur et à la volonté de ne plus souffrir, ensuite : « …Au fur et à mesure que ma conscience du monde s’est désembuée, j’ai compris ma responsabilité dans la gestion de ma condition de patient…je suis sans cesse à l’affût un œil rivé sur le cadran où s’égrènent les minutes, l’autre sur le couloir où circulent chariots et infirmières…Regarder les aiguilles, revoir les calculs, faire des prévisions, des suppositions, des scénarios. Échafauder des stratégies, des subterfuges, des ruses. Toujours anticiper le pire : ne pas avoir la dose de morphine à temps pour contrer la douleur. …Gérer le temps c’est avoir un minimum de contrôle sur la douleur…» Le début en fait de la résilience. Peu à peu le malade émerge et son humanité, sa capacité de penser en dehors de la seule douleur, aussi. Le personnel soignant commence à redevenir des personnes avec leurs caractères, leurs spécificités non interchangeables. Les infirmières deviennent Claire, Carmen, Louise… Vincent ainsi recommence peu à peu à être capable de percevoir ce qui l’entoure hors du seul filtre de son rapport à son mal et plus généralement à lui seul.

Avec l’apprivoisement de la seule gestion de « l’espace temps -douleur », même si elle est toute relative, Vincent amorce un retour à un être un peu soucieux de son entourage proche : Son fils Félix en pleine crise d’adolescence ou son indéfectible amie Josette Marchand. Il tâche ainsi de contrôler ses sauts d’humeur, et de s’intéresser à faire à nouveau quelque chose de son temps, à faire fonctionner ses capacités d’observation, de réflexion et d’analyse. La mise en pratique lui en est fournie par le cahier que lui apporte Josette. Josette, toujours à l’écoute de ses besoins avant même souvent qu’il ne les exprime ou en ai même conscience. « …Vincent, pourquoi t’écrirais pas les idées qui te passent par la tête des souvenirs ou des rêves? Cela pourrait même être des histoires de famille que tu raconterais à Félix, sur ses grands parents paternels qu’il n’a pas connus, par exemple? Et puis ça te ramasserait le génie. Tu ramollis du cerveau je trouve. –Franchement Josette, je croyais que tu me connaissais mieux que ça. Tu me vois écrire mon journal? Je ne pouvais pas lui laisser le dernier mot, mais je n’avais rien à perdre. Même pas mon temps. Ces pages en sont la preuve… ». En effet, le cahier devient peu à peu le confident, le journal intime de la vie du patient. Sa vie personnelle, celle de Vincent Bastianello, ses rapports avec son fils, son retour sur lui-même, mais aussi son journal d’un patient d’un hôpital, de son évolution, de son adaptation et enfin de sa capacité de se concentrer vers l’objectif de sortir de l’hôpital. À travers son expérience personnelle, c’est toute une chronique de ce monde hors du monde qu’est un hôpital que Vincent capte et retranscrit. Mais…Chassez le naturel d’un inspecteur de police…il revient au galop. Rapidement il perçoit que le monde aseptisé, lisse d’un monde médical uniquement soucieux de ses patients cache un envers du décor. Ce médecin justement, le professeur Graham, chirurgien mais aussi chercheur, directeur d’un institut de cherche et titulaire d’une Chaire de recherche, en même temps que très investi dans l’action humanitaire et qui le suit dans le cadre d’un protocole expérimental de greffe de tissu, n’est–il pas trop beau, trop gentil trop « …Saint homme… » pour être honnête? L’instinct du policier se met dès lors en éveil. « …J’HAÏS DE PLUS EN PLUS LES SAINTS HOMMES. J’ai désormais un projet personnel indépendant de mon statut de patient : DÉSAINTÉTISER le docteur Graham… » Un projet qui va lui permettre de reprendre pied : « …Pour la première fois que je suis ici, j’ai l’impression d’avoir un peu poussé ma pierre moi-même. Quelque chose comme un processus menant à la sortie vient de s’enclencher… »

Le protocole expérimental est le journal d’un séjour comme celui de n’importe quel patient gravement atteint à l’hôpital et qui devient peu à peu par la nature même et la profession du patient celui d’une enquête de police. Mais attention nous ne sommes pas dans « meurtre en blouse blanche dans l’univers clos de l’hôpital!!! » Les faits à trouver sont à rechercher dans les non-dits des carrières : les arrangements avec la morale, les envers des décors, les manipulations. « … Qui est le professeur Graham? À force de tourner autour du pot de l’éthique, de la morale et du bon droit commun, le Docteur Graham m’a fait comprendre qu’il avait un poids sur sa conscience professionnelle… ». Et pour cela, même cloué sur un lit d’hôpital, l’inspecteur Bastianello, de son avis même, a toutes les compétences requises. « …J’ai toujours cru que j’étais devenu un as dans l’art de poser la bonne question de la bonne manière à la bonne personne par déformation professionnelle. La relation de confiance avec les uns, la menace ou le mensonge avec d’autres; l’indifférence, le déni font aussi marquer des points. Mais un don pour trouver la bonne question n’est rien s’il n’est pas assorti à une réelle connaissance de la nature humaine. Et à la capacité de faire des liens, des hypothèses des déductions… j’ai ce talent…» Rien que l’on ne puisse faire en somme d’un lit d’hôpital. Vincent Bastinello va comprendre, il vous l’a dit, il en est capable. Mais finalement va-t-il confondre le docteur Graham. Qui est, en fin de compte, la proie de l’autre dans ce petit jeu d’échec?

Le lecteur est entraîné, au fil de la lecture de Le protocole expérimental, dans un livre passionnant, original et très bien construit tant pour la description qu’il fait du vécu d’un malade, de «l’expérience humaine» qu’être un patient d’un service de réanimation représente, que pour celle du monde de l’hôpital. Ne serait-ce que pour cet aspect là, ce livre devrait être lu par tous, patient ou parent d’un patient pour comprendre, se préparer à, juste au cas où. Mais il est aussi passionnant, original et très bien construit  pour l’enquête menée, la façon de décortiquer ce monde fascinant en même temps que toujours mystérieux que sont les grands laboratoires de recherche médicale et les liens peut-être parfois incestueux qu’ils entretiennent avec les grandes entreprises pharmaceutiques sous couvert de faire avancer la recherche au nom…du bien de l’humanité. On comprend un peu, beaucoup mieux, ces termes et les réalités qu’ils recouvrent et qui meublent notre quotidien dès que l’actualité pénètre leur sphère d’intervention : Institut de recherche, Chaire de recherche… Le plaisir de ce livre c’est aussi qu’il évite avec bonheur toutes les caricatures simplistes, du rapport d’un père et d’un fils, du fonctionnement de l’hôpital, de la ligne rouge à ne pas franchir pour un chercheur qui de plus, est aussi nous l’oublions parfois, un être humain avec ses passions, ses faiblesses, ses amours et pas uniquement un super héros de la science ou un un délinquant en col blanc.
La présentation du récit sous forme de journal et de notes d’enquête et le langage, comme le nôtre au quotidien, résolument naturel, vivant, réaliste, alternant entre humour, colère, simple énoncés de fait, analyse, renforcent notre capacité à entrer dans le récit, à l’adopter. Un livre multiple ce qui au lieu de lui nuire en fait sa richesse.

À propos de l’auteure
Née à Montréal Diane Vincent vit à Deschambault. Après une formation d’anthropologue et une carrière de professeur de sociolinguistique à l’Université Laval elle se consacre désormais à l’écriture. Le protocole expérimental est son cinquième roman policier. Tous mettant en scène l’inspecteur Vincent Bastianello et Josette Marchand.

Le protocole expérimental
Diane Vincent
Roman policier
Les Éditions triptyque :www.groupenotabene.com
179 p. 22,95 $
ISBN : 978-2-89741-085-8
© photo: courtoisie