D’une inconfortable beauté – Dévadé au Théâtre de la Bordée

Photo: D-Max Samson
Photo: D-Max Samson

Dévadé, roman de Réjean Ducharme adapté au théâtre par  Marianne Marceau et mis en scène par Frédéric Dubois, est  une ôde à l’âme humaine qui nous fait dévaler dans une évasion qui nous avale. On finit par en ressortir, mais toujours avec ce doux inconfort purement ducharmien.

C’est Bottom, qui rêve d’un amour avec Juba. C’est Juba, qui désespère de son fiancé Bruno. C’est Bruno, qui rêve de sa Kitty Winn, de la liberté américaine. Puis, c’est Nicole, qui se salit le sexe avec Bottom, et c’est la patronne, qui rêve de tendresse.

Et ça poigne. Le langage de Ducharme prend le cœur et le tord pour en faire ressortir tout le jus de la poésie. Marianne Marceau a réussi à l’extraire à merveille pour le rendre sur scène, le rendre vivant et encore plus beau. Elle a raison quand elle dit que les mots de Ducharme doivent être lus tout haut: c’est de cette façon qu’on en saisit toute la portée, tous les sens cachés, toute la mélodie. En se mettant les mots dans la bouche, les personnages peuvent ainsi véhiculer leur spontanéité désarmante dans toute son intensité. On sent leur tension, leur douceur, on sent leur passion, leur lassitude. Leurs paradoxes. Ils ont mal, mal à l’âme, mal de vivre, mal d’aimer. Mais ces maux seraient-ils nécessaires? « Les naufrages c’est la santé », comme le dit Bottom. On a l’impression que les comédiens crachent des fleurs. De beaux révoltés. Des bêtes féroces de l’espoir.

À ce poignant langage s’ajoute un décor minimaliste et épuré, mais efficace: avec une baignoire, deux chaises et une lumière suspendue, tout y est. La baignoire pour les moments de réconfort, de tendresse et de dépouillement entre Bottom et la patronne. Les chaises pour les escaliers, pour le deuxième étage. Pour les décalages. Puis vient THE élément: la neige. Elle tombe pendant plus d’une heure sur la scène. Frédéric Dubois ne pouvait s’en passer: « Je lisais Bottom qui pelletait la neige pour ouvrir le chemin à la patronne. C’était tellement beau… Il devait y avoir de la neige, c’était une évidence. » Et la pièce lui donne raison, et on lui donne raison. Car on a tous un historique par rapport à la neige, parce qu’il est impossible de rester de marbre devant celle-ci. Elle illustre la québécitude : un ancrage volatile. La complexité d’être au monde. Elle rend à merveille la fuite, la perte, la nostalgie des personnages de Ducharme. De façon plus imagée, elle fait figure à la fois de lourdeur et de beauté : un paradoxe, un inconfortable paradoxe qui sied à merveille à la pièce.

La rage de vivre des personnages est bercée sporadiquement par un son de battements de cœur. Car ce sont eux qui dictent notre vie, les seuls éléments concrets de celle-ci dont on ne peut douter. Mais ils peuvent tout de même contenir une quête, une course contre le temps : « Aimer à mort! Vite avant qu’le cœur nous batte pu assez vite pour attraper la bonne femme. », lance Bruno. Avec la bande sonore, orchestrée par Frédéric Brunet, et les costumes, de Virginie Leclerc, les références au répertoire québécois affluent : chansons de Ginette Reno et de Robert Charlebois, ainsi que le chandail de Nicole représentant ce dernier. Au début, la sonorité se fait plus classique, plus douce, avec entre autres l’harmonica de Marie-Noëlle. Puis vient la scène finale, où c’est sur un ton tout autre car plus festif que Demain l’hiver de Charlebois clôt la pièce alors que les comédiens se lancent de la neige. Un symbole de l’acceptation de leur condition, de leur impuissance, de leur constante quête d’eux-mêmes? « Je vous laisse ma paix, Je vous donne ma paix », scandent les paroles… Pas si on en croit les derniers mots de Bottom : « Tout est bien qui finit pas ».

Bref, une pièce touchante, qui rend compte du génie de Ducharme, mais aussi de celui de la jeune Marianne Marceau avec son talent incroyable d’adaptatrice. Car il n’est pas évident de rendre une œuvre si riche, un roman de 250 pages, en une (trop?) courte pièce de 70 minutes.

Hugues Frenette en authentique désireux Bottom, Véronique Côté en sensuelle gamine Juba, Sylvie Cantin en sensible et lucide patronne, Marianne Marceau en décharnée Nicole, Eliot Laprise en intense Bruno : une distribution impeccable, un jeu juste, une tension réelle, un charme indéniable.

La pièce Dévadé sera présentée au Théâtre de la Bordée jusqu’au 12 octobre. On peut se procurer les billets directement à la billetterie, via le réseau Billetech ou par téléphone au 418-694-9631.