« Titus » par Les Écornifleuses au Prospero à Montréal

MauvaisAcceptableCorrectTrès bienExcellent (Donnez votre avis)
95
Titus © Charles Fleury
Titus © Charles Fleury

Haine, vengeance, torture, meurtre, trahison, viol, mutilations, festins de chair humaine… les personnages de la première des tragédies écrite par Shakespeare, Titus Andronicus, n’ont pas la main légère en matière de cruauté… Si au début de la pièce, les deux camps semblent bien définis, les Romains d’un côté et leurs ennemis les Goths de l’autre, très vite le chaos s’installe et dévoile le pire de ce que l’être humain est capable d’accomplir.

Titus Andronicus est un homme noble et plein de vertus, un général romain qui revient victorieux de la guerre contre les Goths. Il y a perdu quatre de ses huit fils et ramène comme butin Tamora, la reine de Goths, trois des fils de celle-ci et aussi un Maure nommé Aaron et qui se révèlera son amant secret. Pour venger ses enfants tombés à la guerre, Titus sacrifie aux dieux l’ainé des fils de Tamora. Jusque-là, rien que d’assez usuel dans cette société fondée sur le sacrifice offert aux divinités protectrices.

Titus © Charles Fleury
Titus © Charles Fleury

Au même moment, Rome a besoin d’un empereur et Titus, le vertueux, est désigné par le peuple en dépit du désir de Saturninus et de Bassanus, les deux fils de l’empereur décédé, d’accéder au pouvoir. Mais Titus rejette l’offre et désigne Saturninus comme souverain. Celui-ci s’en réjouit bien sûr, et demande en plus à Titus la main de sa fille Lavinia, une vierge promise à son frère cadet Bassanus. Et comme Saturninus ne peut pas l’avoir, il prend Tamora, comme épouse. C’est loin d’être un petit retournement. De vaincue, la reine de Goths blessée de sa défaite et du sacrifice de son fils ainé, et amoureuse de son intriguant de Maure, passe de l’état de prisonnière de guerre à celui d’impératrice de Rome…

Et pour compliquer encore le cycle infernal de haines et de vengeances qui ne fait que débuter, ou pour l’adoucir peut-être par des aspects presque comiques, la mise en scène d’Édith Patenaude et de la troupe des Écornifleuses, dans cette adaptation de la pièce présentée au Prospero, prend le parti d’inverser les sexes des personnages.

Ainsi, ce sont huit femmes qui jouent les rôles des hommes et deux hommes qui interprètent ceux des deux femmes que sont Tamora la reine des Goths promue impératrice de Rome, et Lavinia la fille vierge et innocente de Titus. L’idée est audacieuse et vraiment excellente. Grâce au talent des huit actrices et des deux acteurs, très vite le spectateur embarque dans ce nouveau retournement qui le place sur un double niveau de lecture, les situations de haine et de pouvoir avec toutes leurs conséquences possibles.

Sans décors sauf des fumées inquiétantes et des éclairages suggestifs, au son de diverses percussions et de belles voix issues des acteurs eux-mêmes, et grâce aussi à quelques explications données au public qui fait office de peuple de Rome, l’intrigue de la pièce se suit bien et prend des aspects grotesques et comiques qui atténuent l’émotion suscitée par les rivières de sang que font couler les personnages. Le procédé d’inversion des sexes contrebalance ou ajoute à la folie qui s’installe durablement au sein de l’histoire.

On a envie de dire que Shakespeare, inspiré par divers récits mythologiques, a été dans l’excès avec toutes ces horreurs. Mais ce n’est peut-être pas le cas. Quand la folie s’installe par trop de narcissisme parmi les humains, à cause de la haine de l’autre et du désir de pouvoir et de vengeance, on sait qu’ils perdent la capacité à raisonner dont ils s’enorgueillissent pourtant.

 

D’après William Shakespeare

Traduction André Markowicz

Mise en scène et adaptation Édith Patenaude

LES ÉCORNIFLEUSES

Avec Mykalle Bielinski, Caroline Boucher-Boudreau, Véronique Côté, Marie-Hélène Lalande, Catherine Larochelle, Dominique Leclerc, Joanie Lehoux, Anglesh Major, Guillaume Perreault, Anne Trudel

Appui dramaturgique Joanie Lehoux

Éclairages Jean-François Labbé

Costumes Noémie O’Farrell

Musique Mykalle Bielinski

Titus du 13 au 24 février 2018 au théâtre Prospero à Montréal

Information : http://theatreprospero.com/spectacle/titus/